Oubliez le web3, place au web13 !

Par Isadora L. le 14/11/2022

Temps de lecture : 10 min

L’interview de Laurent Bainier, 20 Min(u)t(es).

En juin dernier, 20 Minutes se lançait dans un tout nouveau projet éditorial avec le lancement de 20 Mint – magazine visant à vulgariser le web3, et susciter l’intérêt du plus grand nombre autour de cette nébuleuse technologique qui plait autant aux communicants qu’elle peine à émerger au sein du grand public. Le premier numéro était consacré à l’écosystème français, le deuxième s’articulera autour du thème de l’inclusion numérique – ou devrions-nous dire du « web13 », cet Internet inaccessible pour 13 millions de Français, que ce soit par manque de moyens, par handicap ou par complexité. 

Pour Laurent Bainier, rédacteur en chef de 20 Minutes, le web13 est « aussi important que le web ». Dans un entretien, il nous a livré les dessous de cette initiative collaborative hors du commun. Il nous a également expliqué l’ambition de 20 Mint, et comment ce deuxième opus (et le magazine plus généralement) compte traiter ces sujets, communément réservés aux initiés. Tout le monde à son mot à dire sur le web3, Laurent Bainier va vous en toucher deux mots.

Dans quel but avez-vous lancé cette initiative ? Et pourquoi « 20 Mint » ? 

Laurent Bainier : Nous avons lancé 20 Mint afin de sensibiliser le grand public aux problématiques (ou plutôt vertues) du web3. Nous essayons de créer un magazine qui soit le plus complet possible autour des enjeux liés aux technologies de la blockchain – y compris autour des défis des métavers. Le but étant que ce magazine papier se retrouve entre les mains de personnes qui spontanément n’iraient pas creuser ces sujets-là, alors qu’elles ont tout à fait les moyens de les comprendre. Il est important pour nous qu’un débat public émerge autour du web3, de leur appropriation des données, de l’éruption de la propriété privée dans le monde du numérique, etc. Tout le monde a son mot à dire sur le sujet. Et pour avoir son mot à dire, il faut être un minimum informé, et pour être un minimum informé, il faut que l’information circule.

Nous l’avons appelé 20 Mint car les 999 NFT qui ont financé le premier numéro ont été généré par un smart contract sur la blockchain Ethereum. Celui-ci consiste à minter, donc inscrire une œuvre digitale sur la blockchain. Le jeu de mot n’est pas des plus complexes (rires).

Comment cette première édition a-t-elle été accueillie par le public ?

L.B. : Elle a bien mieux été accueillie que ce que je ne craignais. Avec cette première édition, nous avons un peu pris les gens par surprise – en récupérant 20 Minutes ceux-ci ne s’attendaient pas à avoir 20 Mint. J’avais justement peur qu’en prenant ce numéro, les gens n’aient pas du tout envie de s’intéresser à ces sujets-là. Nous avons eu beaucoup de retours de personnes expliquant qu’elles comprennent désormais mieux ne serait-ce que les définitions liées au web3 – ce qu’est un NFT, la blockchain, et autres notions pas forcément évidentes. Avec 20 Mint, nous plantons des petites graines, mais nous sommes conscients que seuls nous ne pouvons pas faire émerger ce débat, nous n’avons pas cette prétention-là. En plus d’être complexes, ces sujets sont très denses. Il y a pas mal de choses à prendre en compte pour avoir un regard sur ce qu’importe la décentralisation – il faut pousser plus loin que ce que nous apportons avec 20 Mint.

Avec ce numéro deux qui arrive, nous avons l’ambition de tester les connaissances de notre public. Son socle est l’inclusion numérique – ce que j’appelle le web13, qui est à mon sens aussi important que le web. C’est le web que connaissent 13 millions de français. Il est imparfait, complexe mais surtout, il empêche la pratique du numérique – que ce soit par manque de connaissances, à cause de déficiences physiques ou encore pour des raisons financières. Or, nous sommes dans un monde qui se numérise, avec une montée en puissance des attentes numériques. Par exemple, l’administration et la recherche d’emploi sont de plus en plus numérisées. Nous sommes dans un monde qui présuppose que tout le monde est à l’aise avec le numérique, mais 13 millions de personnes ne sont pas à l’aise avec le numérique.

Le web3 et tout l’univers qu’il suscite n’est pas toujours simple à saisir, est-ce une édition qui s’adresse aux professionnels/amateurs du web3, des NFT et du métavers ? Ou est-ce que ce journal peut être à la portée de tous ?

L.B. : Nous voulons aborder le web3 avec l’objectif de mettre tout le monde dans le même bateau, en parlant aux deux publics. Dans ce numéro deux, nous essayons de toujours donner l’envie à ceux qui débutent d’aller plus loin, et aux plus à l’aise de les inciter à regarder autour d’eux, et aider d’autres personnes à monter à bord. C’est une partie de ce discours que nous tenons dans ce magazine, avec 6 pages consacrée à l’exclusion numérique, et aux pistes que le web3 pourrait suivre pour améliorer la situation de ces Français.

Le web3, ce n’est pas le far west, il faut que les gens le comprennent. 

Nous sommes dans les prémices du web3, il y a encore beaucoup de choses très complexes à saisir. L’accessibilité numérique veut rendre tout cela plus simple, efficace et moins jargoneux. Comment est-ce qu’on fait le pont entre les deux ?

L.B. : C’est le grand écart ! J’imaginais que davantage de personnes s’intéressaient au sujet, et que nous avions un peu tous compris qu’il ne fallait pas reproduire les erreurs commises avec la génération précédente. Ce n’est pas le cas, c’est l’impensé du web3 comme cela a été l’impensé du web2 – très peu de personnes se penchent dessus et lancent des initiatives. Nous pouvons en retrouver certains qui vont parler de l’inclusion des personnes en situation de handicap (notre nouveau numéro sort d’ailleurs le 15 novembre, semaine européenne pour l’emploi des personnes handicapées). En revanche, lorsque nous interrogeons des personnes qui travaillent dans cet univers-là, nous nous rendons compte que la problématique leur parle davantage. Ariel Wengroff, editor in chief de Ledger [passée depuis février 2022 VP communication, NDLR], nous a d’ailleurs dit que le web3 est selon elle un outil au service des opprimés.

En tirant un peu le fil, nous nous rendons compte qu’effectivement le web3 est fondamentalement une technologie d’empouvoirement [la VF de empowerment, NDLR] . Il permet à des gens qui étaient  jusque-là laissés pour compte de se réapproprier la technologie. C’est un monde qui a été défini pour des early adopters très habiles avec la technologie. Mais c’est un monde qui, je l’espère, a conscience que pour devenir mainstream, doit travailler sur son accessibilité. L’idée est de permettre à un maximum de personnes de bénéficier de toute cette technologie, de travailler sur les interfaces utilisateur et de tirer le plus de profils d’interface visuel que va offrir le métavers. C’est également imaginer des mondes où nous pouvons à la fois s’affranchir de notre corps physique pour choisir le corps qui nous va – et donc afficher nos différences – ou choisir de les gommer. Nous avons d’ailleurs interviewé des personnes chez Ready Players sur le thème suivant : « Est-ce qu’avec l’avatar nous devons lutter contre l’invisibilisation des personnes en situation de handicap ? ». Sur Horizons de Meta, il est possible de se munir de prothèses auditives – alors que normalement nous n’en avons pas besoin dans le métavers. Ces questionnements n’existaient pas de manière aussi forte dans les générations précédentes.

Au printemps 2022, vous avez vendu en une journée 999 NFT – les acheteurs ont ensuite participé à la création de 20 Mint, ce sont donc toujours ces mêmes personnes qui sont en charge de la rédaction du contenu ? Comment se passe l’organisation côté édito ?

L.B. : L’essentiel des articles est rédigé par la rédaction de 20 Minutes. En revanche, les détenteurs du NFT sont davantage intégrés. Dans le premier numéro, ceux-ci avaient rédigé un glossaire – ils avaient participé plus largement au choix des sujets, aux intervenants et ils avaient interviewé avec moi John Karp (grand spécialiste français des NFT). Sur ce numéro deux, nous avons reproduit ce qui avait bien fonctionné. La semaine dernière, ils ont interviewé avec moi Claire Balva, grande experte de la blockchain (qui vient d’ailleurs de sortir un livre aux côtés d’Alexandre Stachtchenko). Les détenteurs du NFT ont également rédigé des scenarii d’anticipation. Par exemple : que pourrait changer le web3 à l’administration, au luxe ou encore aux vacances.

La rédaction de 20 Minutes a ensuite fait la connaissance de cette communauté. Nous avons noué des liens en échangeant très régulièrement avec eux via Discord et Twitch. Certains sont d’ailleurs déjà venus à la rédaction, nous en avons aussi invité à des évènements web3. L’un d’eux dessine une partie des illustrations du magazine. La une vient d’un street artiste très connu qu’un membre de la communauté est allé chercher pour nous. Un autre membre est un expert de filtre de la réalité augmentée, il nous a fait une machine à écrire en réalité augmentée via un filtre Instagram. Un autre avait des parcelles sur Decentraland, où il nous a proposé d’organiser la distribution du journal. C’est cela qui est assez incroyable avec une telle communauté : nous ne savons jamais où est-ce qu’ils vont nous emmener. Pour moi c’est quasiment un fonctionnement d’association, où nous serions les membres permanents et eux les bénévoles – et c’est des bénévoles qui nous poussent à faire énormément de choses.

Côté organisation, nous échangeons sur Discord et Twitch. Nos réunions de rédaction se font en vocal sur Discord, nous enregistrons et nous le mettons à disposition de tous les détenteurs du NFT, via un site qui a été créé par Capsule Corp Labs (partenaire). C’est un site avec un connect wallet, ce qui est assez atypique. Cela nous permet d’avoir une section réservée aux détenteurs du NFT. À l’intérieur, ils ont accès à des contenus, et des votes qui sont ensuite inscrits dans la blockchain.

Nous expérimentons, tout en faisant attention à ne pas aller trop loin, toujours dans cette idée d’embarquer un maximum de monde avec nous. Il faut en permanence que nous faisions le grand écart – ce qui n’est pas mal, cela permet d’entretenir la souplesse et de ramener en permanence une partie de notre lectorat vers des sujets qui ne sont pas les leurs à la base. Le web3 est pensé pour tous. Si seuls les initiés décident de la suite de l’aventure, cela ne sera sans doute pas le monde numérique dont nous rêvons. Nous avons besoin de nouveaux regards, des personnes avec des profils moins tech que ceux qui nous ont rejoint au début.

Quel est le sommaire de ce 2e opus, qui sortira ce mardi 15 novembre ?

L.B. : Pour le moment au sommaire, nous avons :

– Un dossier autour de l’inclusion numérique porté par Jean Guo. Elle a fondé Konexio, une association qui aide à l’intégration des éloignés du numérique via des formations.
Ariel Wengroff (Ledger) va parler de la situation des femmes dans le web3.
– Une sélection des femmes à ne pas rater sur le web3
Dominique Prasivoravong de Hello Token qui fait une sélection avec la communauté des projets web3 avec impact
Claire Balva (cofondatrice de Blockchain Partner) nous parle des régulations actuelles de la blockchain dans une interview collaborative que nous avons menée en partie avec les détenteurs du NFT. 
– Nous parlerons d’avatars au sujet de la représentation des personnes en situation de handicap
Les pires erreurs de débutant de nos détenteurs de NFT. 
– Comment le ralentissement de la frénésie autour du web3 a permis à des projets d’émerger et a bouleversé le quotidien des gens qui travaillent dans cet univers-là.

Votre premier numéro est paru en juin, le 2e en novembre. Est-ce un semestriel ? 

L.B. : Je pense oui. La communauté aimerait que ce soit un trimestriel mais j’aimerais avoir une vie, donc nous allons rester sur le semestriel pour le moment (rires).

Quels sont les défis et l’ambition de 20 Mint pour ces prochaines années ? 

L.B. : Que nous disparaissions. Nous sommes là pour alimenter un débat public qui doit se tenir sans nous. Ensuite, nous aurons toujours le journal classique 20 Minutes pour rendre compte de la suite, mais 20 Mint, c’est l’allumette qui doit prendre feu. Notre ambition est de disparaître comme preuve que le débat public peut se dérouler sans nous. Et ce, pour mieux réapparaître sur le coup d’après – et le coup d’après sera la réalité augmentée. La réalité augmentée ne pourra pas exister sans une bonne couche d’information qui donne du sens au monde dans lequel nous vivons.   

P.S. : Si vous pouvez vous procurer ce deuxième opus en version papier, conservez-le bien, il pourrait y avoir une petite surprise…

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