La Poste s’allie à Temu : un partenariat qui questionne

Par Myléna T. le 17/10/2025

Temps de lecture : 4 min

Un aveu de faiblesse de la part de l’État ?

Alors que 69 % des Français soutiendraient la mise en place de mesures pour freiner l’expansion des géants chinois en France et en Europe (source : Ipsos), ce 15 octobre, La Poste, via son service Colissimo, a signé un protocole d’accord avec la plateforme chinoise Temu, afin de renforcer leur collaboration logistique et “soutenir les vendeurs français”. L’objectif annoncé : renforcer leur collaboration logistique et faciliter la vie des vendeurs français présents sur Temu. L’accord, ne mentionnant pas de durée prédéfinie, prévoit notamment un service de livraison domestique complet, allant de la collecte flexible à la livraison nationale et internationale, ainsi que des solutions pour simplifier l’export vers d’autres marchés. Pour La Poste, ce partenariat s’inscrit dans sa stratégie de « croissance responsable » et d’innovation logistique.

« En tant que principal fournisseur postal et logistique en France, nous sommes ravis de nous associer à Temu pour proposer des solutions innovantes, durables et efficaces aux vendeurs et aux consommateurs. » a déclaré Sanae Murschel, vice-présidente des ventes internationales de Colissimo.

Si la Poste insiste sur sa logistique « verte », ce partenariat avec un des géants chinois de l’ultra fast fashion pose encore plus de questions : comment concilier l’image d’une entreprise soucieuse de durabilité avec le soutien à une plateforme, Temu, critiquée pour ses produits à bas prix et à courte durée de vie, et pour l’impact qu’elle peut avoir sur le commerce local et la consommation responsable ? 

La polémique ne s’est pas fait attendre : le secteur du commerce a immédiatement exprimé sa vive inquiétude face à ce partenariat. Dans un communiqué commun, l’Alliance du Commerce et Procos dénoncent un accord « incompréhensible et dangereux pour le commerce, les consommateurs et les territoires ». Le communiqué souligne que Temu bénéficie de tarifs postaux préférentiels et d’exemptions douanières, creusant ainsi l’écart avec les commerçants et e-commerces français soumis à des règles strictes. Les fédérations appellent le gouvernement à « la cohérence et à l’action forte » et réclament plusieurs mesures concrètes : la mise en place de droits de douane pour les colis de moins de 150 €, l’instauration de frais de gestion européens sur ces petits colis et un renforcement des contrôles et sanctions à l’égard des plateformes asiatiques. Le communiqué insiste sur les risques pour les territoires et le commerce de proximité, déjà fragilisés par la concurrence étrangère, ainsi que sur l’impact potentiel sur la sécurité et la qualité des produits destinés aux consommateurs.

Une controverse qui a trouvé un relais sur LinkedIn, où différents acteurs du secteur (ou non) ont exprimé leur inquiétude et leur désapprobation : 

Cette controverse intervient dans un contexte de confrontations multiples avec les géants asiatiques de l’e-commerce. Après Shein, dont l’annonce récente de l’ouverture de magasins physiques au BHV et aux Galeries Lafayette a déclenché une vague d’indignation, c’est désormais Temu qui se retrouve au centre du débat. Ces acteurs, accusés d’inonder le marché français de produits à bas prix et à durée de vie courte, bousculent les équilibres économiques locaux et symbolisent la tension croissante entre attractivité numérique et protection du commerce de proximité. 

Selon les données relayées par le secteur, les plateformes asiatiques représentent désormais 22 % des colis pris en charge par La Poste, contre 5 % il y a encore quelques années. Un constat que Jérémy Lacoste résumait sur LinkedIn avec ironie : « Il faut faire preuve de frugalité écologique », avant de rappeler que la part de Temu et Shein dans les colis de La Poste « devance désormais Amazon ».

Ce partenariat pourrait accélérer la concentration des volumes de colis sur les plateformes asiatiques et surtout renforcer la domination de Temu et Shein sur certains segments du marché. Les répercussions environnementales et sociales ne sont pas négligeables : consommation accrue de produits éphémères et fragilisation du commerce local, en dépit des initiatives « vertes » revendiquées par le groupe La Poste.Certaines voix du commerce solidaire s’interrogent également sur la cohérence de ce choix. Maud Sarda, cofondatrice du Label Emmaüs, a interpellé La Poste sur LinkedIn : « Bonjour La Poste Groupe, est-il possible de signer aussi un accord avec Label Emmaüs ? […] Nous œuvrons pour l’économie circulaire, la sobriété, les circuits courts, le réemploi, la solidarité, l’inclusion, toutes ces valeurs inconnues de vos clients. » Derrière l’ironie de cette remarque se cache un problème plus profond : celui d’un service public qui tente de concilier rentabilité logistique et engagement sociétal.

Pour La Poste, ce protocole d’accord avec Temu se veut une opportunité de modernisation et d’ouverture à de nouveaux flux commerciaux. Mais pour nombre d’acteurs du commerce, il symbolise plutôt un paradoxe : celui d’une entreprise publique française qui, au nom de la compétitivité, accompagne le développement d’une plateforme étrangère – qui est désormais l’un de ses plus grands clients – épinglée pour ses pratiques et son impact sur l’économie locale. Ne marche-t-on pas sur la tête ? Qu’attend la puissance publique pour réagir ?  

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