L’arrivée de Shein au BHV fait scandale

Par Myléna T. le 03/10/2025

Temps de lecture : 5 min

Le géant chinois envahit Paris.

À partir de novembre 2025, le BHV Marais à Paris et cinq Galeries Lafayette en province (Dijon, Reims, Grenoble, Angers, Limoges) accueilleront les premiers magasins permanents de Shein dans le monde. La Société des Grands Magasins (SGM), propriétaire et exploitante de ces établissements, pilote cette opération. Avec plus de 1 000 m² au BHV et 300 à 400 m² dans les Galeries Lafayette, cette implantation marque un tournant stratégique pour le géant chinois de l’ultra fast-fashion, jusque-là limité aux ventes en ligne ou aux pop-up stores. Frédéric Merlin, président de la SGM, qualifiait sur le plateau de BFMTV le projet de « révolutionnaire » et se dit fier de voir son groupe incarner ce « changement de modèle ». Selon lui, Shein représente « la meilleure plateforme de e-commerce dans le domaine de la mode ».

Mais derrière ces promesses, l’arrivée de Shein dans ces lieux emblématiques suscite une vague de critiques. Installer un acteur de l’ultra fast-fashion dans le BHV et les Galeries Lafayette fait de ces grands magasins emblématiques le reflet d’un modèle basé sur la surconsommation et des pratiques controversées. Les vêtements proposés par Shein, fabriqués dans des conditions peu transparentes (avec parfois des matériaux et produits interdits en Europe) et transportés massivement par avion, posent des questions environnementales et sociales majeures. L’arrivée d’un géant de la fast-fashion dans ces établissements emblématiques risque de banaliser ce type de consommation pour le public et de fragiliser l’image des grands magasins jusqu’ici perçue comme premium.

Pour les marques partenaires, les conséquences sont immédiates et symboliques. Xavier Martin, directeur général de Maison Lejaby, avait déjà décidé de retirer ses produits du BHV, et l’annonce a été faite le jour même du retrait de ces derniers. Il dénonce un choix « fait au détriment de la trésorerie de centaines de fournisseurs français qui ne sont plus payés depuis des mois et ne le seront sans doute jamais ». Il poursuit : « Faire le buzz à tout prix, manquer de respect envers toutes ces entreprises qui se sont démenées pour accompagner la relance de cette enseigne, et pénaliser les employés payés par les marques en concession, c’est inacceptable. Les tribunaux vont être saturés d’injonctions de payer dans les semaines à venir. J’espère très sincèrement que nos politiques vont réagir. »

D’autres marques, comme Aime, ont également choisi de quitter le BHV à la suite de l’annonce. Mathilde Lacombe, cofondatrice et présidente d’Aime, déclare : « En intégrant Shein, le BHV envoie un signal très négatif à l’ensemble du secteur. Avec François Morrier, nous souhaitons retirer AIME du BHV. Et j’invite toutes les marques partageant ces convictions à réfléchir à cette décision avec nous. »

La Fédération Française du Prêt à Porter Féminin (FFPAPF) dénonce, elle aussi, cette implantation : « C’est un manque de respect pour la clientèle fidèle d’enseignes aussi historiques que le BHV et les Galeries Lafayette. En ouvrant leurs portes à l’ultra fast fashion, ces grands magasins tournent le dos à leur rôle patrimonial et culturel, tout en fragilisant l’image de la mode française », souligne Yann Rivoallan, président de la fédération. Selon lui, l’arrivée de Shein est une « ligne rouge qui vient d’être franchie » et réduit la mode à « une simple marchandise sans âme ».

Politiques et institutions publiques expriment aussi leur inquiétude face à l’arrivée de Shein au BHV. La maire de Paris, Anne Hidalgo, dénonce l’implantation de la marque, symbole de la fast-fashion, et souligne que ce choix est « contraire aux ambitions écologiques et sociales de Paris qui soutient un commerce de proximité responsable et durable ». Elle exprime ainsi sa « profonde inquiétude » face à l’ouverture du premier magasin permanent de Shein en France. Et comme tout un symbole, Shein débarque dans l’historique BHV en face de l’hôtel de ville de Paris.

De son côté, la Caisse des Dépôts a précisé : « Le projet commercial liant la Société des Grands Magasins (SGM) à Shein n’a jamais été porté à notre connaissance et nous n’y sommes pas favorables. Le projet immobilier en cours, portant sur le rachat des murs du BHV Marais par la Banque des Territoires et la SGM, est distinct et vise à soutenir la transformation durable de l’actif et le renforcement des commerces de proximité à Paris. Toute décision d’investissement de nos filiales doit respecter nos valeurs : soutenir une économie responsable et de proximité, favoriser la transition écologique et accompagner des projets à impact positif. » 

Le groupe Galeries Lafayette a également réagi à l’annonce. Informé de la volonté de la Société des Grands Magasins (SGM) d’installer Shein dans cinq de ses magasins affiliés en province, le groupe de la famille Moulin tient à exprimer son « profond désaccord » face à cette décision. Selon lui, le positionnement et les pratiques de la marque d’ultra fast-fashion sont « en contradiction avec l’offre et les valeurs des Galeries Lafayette » et enfreignent les conditions contractuelles d’affiliation liant les deux groupes. Le groupe a fait part de sa position à la SGM et à son président, Frédéric Merlin, et assure qu’il « empêchera la mise en œuvre de cette décision ».

Au-delà de l’image et des réactions, l’arrivée de Shein pose également des problèmes économiques et structurels. Sa présence en magasins risque de créer une concurrence déloyale pour les commerces de proximité et les marques locales, qui doivent respecter des normes sociales et environnementales strictes. Les marques premium aussi sont directement affectées : certaines pourraient se détourner des grands magasins, réduisant la visibilité des créateurs français dans des lieux de commerce historiques.

Symboliquement, accueillir Shein dans ces établissements emblématiques est un tournant majeur. Le BHV et les Galeries Lafayette, longtemps perçus comme des vitrines de qualité, se retrouvent au cœur d’une décision stratégique qui met en tension rentabilité commerciale et respect de valeurs. Cette opération soulève un débat plus large sur la responsabilité des grands magasins : comment concilier activité commerciale, respect de l’environnement, soutien aux créateurs locaux et préservation de la culture française face à la mondialisation et à l’ultra fast-fashion ?

Le même jour que l’annonce de l’arrivée de Shein au BHV, IKKS faisait les gros titres pour son placement en redressement judiciaire. Ce télescopage de nouvelles illustre parfaitement les tensions du marché de la mode : pendant que certains acteurs de fast-fashion ouvrent leurs premiers magasins permanents en France, d’autres marques locales peinent à survivre.

Cette controverse fait suite à l’annonce du partenariat de Pimkie avec Shein, il y a deux semaines. Et si c’était cela, le pire ? Shein pourrait saturer le marché et notre attention avec de tels partenariats, annoncés à intervalles réguliers. Une stratégie redoutable pour se faire accepter dans le paysage hexagonal, aussi bien sur nos écrans qu’en boutique.

News Scan Book

1

2

3

4

5

Précédent Suivant