Les enseignements de la conférence Radar de Kessel.
L’essentiel
– L’information indépendante comme enjeu démocratique majeur : la fragilisation économique des médias et l’essor des plateformes et de l’IA accentuent la vulnérabilité de l’information, désormais posée comme un bien public directement lié à la vitalité démocratique.
– L’essor des créateurs d’information, entre autonomie et fragilité : les journalistes indépendants sur plateformes inventent de nouveaux formats et usages, mais évoluent dans des modèles économiques instables, fortement dépendants de la performance et sans les filets collectifs des médias traditionnels.
– Des modèles de financement dominés par les marques, mais sous tension : les partenariats de marques restent la principale source de revenus, au prix d’arbitrages éditoriaux complexes, tandis que la monétisation des plateformes et le soutien public demeurent largement insuffisants.
– La piste d’un fonds public-privé pour structurer le néo-journalisme : face à ces limites, l’idée d’un financement mutualisé associant État et marques émerge comme une solution pour garantir la qualité, l’indépendance et la soutenabilité des nouvelles formes de journalisme, sans en dénaturer la vocation.
Mercredi 3 décembre, 400 invités ont convergé vers le Grand Rex pour un événement tout à fait exceptionnel : la conférence Radar de Kessel consacrée aux nouveaux acteurs de l’information. Étaient notamment réunis sur scène Hugo Travers (fondateur de HugoDécrypte), Clément Léonarduzzi (vice-président de Publicis France), des représentants du Monde, Adrien Suru (Allianz), Alexandre Alaphilippe (EU Disinfo Lab) ou encore Alfred de Montesquiou (auteur et journaliste, lauréat des prix Albert-Londres et prix Renaudot).
C’est aussi le cas de l’auteur de cet article qui animait une table ronde donnant la parole à Benoit Le Corre, journaliste, reporter et créateur d’information à son compte, Nawal Stouli, présidente & co-fondatrice de LoopIn, membre du comex de l’UMICC, Paul Boulangé, président de Starcom France et de Publicis Media Content ainsi que Geoffrey La Rocca, fondateur et président de DC Company (Konbini, HerStory, Le Gorafi…) Le thème : “Financement de l’information, comment garantir l’indépendance éditoriale ?”
Il faut dire que le thème est capital, comme les interventions précédentes lors de la conférence l’ont montré. L’information est posée d’emblée comme un bien public essentiel, directement corrélé à la vitalité démocratique. Moins il y a de journalistes, moins il y a de pluralité des récits, et plus la démocratie se fragilise.
Or ce bien commun est aujourd’hui doublement menacé : économiquement, par l’effondrement des modèles traditionnels, et technologiquement, par des plateformes – et désormais des IA – qui captent la valeur sans en financer durablement la production. Les recettes publicitaires de la presse ont chuté d’environ 70 % en vingt ans, prévenait en introduction Adrien Labastire, co-fondateur de Kessel. Cette fragilisation structurelle est antérieure à l’essor de l’IA, mais pourrait être aggravée par elle : les moteurs conversationnels et génératifs accèdent directement à l’information, sans redistribution claire de la valeur vers ceux qui la produisent.
Sans oublier les risques géopolitiques. Geoffrey La Rocca rappelle que l’indépendance éditoriale repose avant tout sur la solidité économique. « Un média vulnérable, c’est un média influençable. » Paul Boulangé confirme : « si demain des puissances étrangères décident de financer 50 % des néo-journalistes français [et qu’aucun fond français ne les soutient, NDLR], on sera dans une situation compliquée. »
Dans ce contexte, la question du financement de l’information indépendante devient centrale.
Or avec l’émergence des “créateurs d’information” (ou newsfluencers ou néo-journaliste – le terme reste à normer), c’est-à-dire des journalistes qui s’affranchissent des médias pour créer de l’information directement sur les plateformes, le risque est fort que le secteur se paupérise davantage, ces indépendants ne pouvant se reposer sur la force d’un collectif journalistique et commercial comme c’est le cas dans les médias traditionnels. L’offre de créateurs d’informations a de fortes chances de croître, les étudiants en journalisme étant 62 % à vouloir devenir créateurs d’information plutôt que de rejoindre une rédaction.
Le contexte étant posé, voyons comment financer durablement ces nouvelles formes de journalisme, et quel pourra être le rôle des marques pour atteindre cet objectif clé pour nos sociétés.
La monétisation vue par le créateur d’information
Benoit Le Corre, journaliste, reporter et créateur d’information indépendant (ex Le Monde, Brut ou StreetPress), témoigne d’un modèle économique directement indexé à la performance de ses contenus. Une économie de flux, instable, où chaque succès finance le suivant. « J’ai une vidéo qui a fait trois millions de vues, qui m’a permis de lancer deux autres vidéos derrière. Si cette vidéo avait fait un bide, je n’avais vraiment plus rien pour faire mon prochain reportage. »
La vidéo en question, consacrée à la vie d’un alcoolique, cumule plus de trois millions de vues sur YouTube. Un succès éditorial, mais surtout un levier de survie économique. Derrière cette mécanique, une réalité rarement visible : celle d’un journaliste devenu entrepreneur individuel. « Passer de journaliste à chef d’entreprise, c’est un vrai défi. »
Pour préserver son indépendance, Benoit Le Corre trace toutefois des lignes rouges strictes. « Je ne veux pas qu’une marque me paye un terrain de reportage ». Quant à l’incarnation des publicités présentes dans ses vidéos, ne comptez pas sur lui pour faire la réclame d’un produit. Pour maintenir une distance symbolique avec la publicité, le journaliste a fait un choix singulier : déléguer l’incarnation des messages publicitaires par sa mère, Annie Le Corre. La coupure pub est à consulter ici (à la 14e minute).
Un dispositif volontairement décalé, presque performatif, qui lui permet de concilier nécessité économique et exigence déontologique. Dans une autre vidéo, c’était la voix off de synthèse qui énonçait le message publicitaire. Malin !
Une créativité que Geoffrey La Rocca (DC Company) ne renierait pas : « il faut être créatif sur les nouveaux formats publicitaires et multiplier les lignes de revenus » précisait-il lors de la conférence, vantant les mérites de la diversification et de l’inventivité pour monétiser ses médias.
Les principales sources de revenus des créateurs
Nawal Stouli, présidente et co-fondatrice de LoopIn (qui représente Benoit Le Corre), membre du comex de l’UMICC, dresse un état des lieux précis – et préoccupant – des sources de revenus des créateurs d’information.
Dans l’économie actuelle de la création, les marques restent la première source de financement. « Si on enlève le top créateur, 90 % des revenus viennent des marques. » Mais pour les créateurs d’information, ces partenariats sont plus complexes à activer, en raison des exigences d’indépendance et de cohérence éditoriale. Le Graal étant de « trouver des marques compatibles » avec le travail du créateur d’informations, dont l’exigence éditoriale est moins simple à conjuguer avec les objectifs d’une marque que dans le cas d’un influenceur lifestyle.
Contrairement à une idée reçue, le partage des revenus publicitaires des plateformes ne représente qu’une part résiduelle des revenus. « Il s’agit du dernier morceau du camembert » affirmait sur scène Nawal Stouli. Et les plateformes sont plus ou moins généreuses. Par exemple, « Instagram ne reverse pas d’argent », soulignait la co-fondatrice de LoopIn.
Côté financement public, le constat est sévère. « Le CNC Talent, c’est 2 millions d’euros. » Même après une revalorisation annoncée à 3 millions d’euros en 2026, l’écart avec les aides à la presse traditionnelle demeure abyssal. Ces dernières « dépassent les 100 millions d’euros », s’agaçait Nawal Stouli, alors que « 90 % de la population s’informe en dehors des médias traditionnels ».
Quant au modèle payant, le financement direct par l’audience reste embryonnaire. Benoit Le Corre évoque ses premiers pas sur Tipeee, en ayant réussi à collecter dans les 400 euros au bout de quelques semaines. Selon lui, le crowdfunding fonctionne surtout lorsqu’il est associé à des projets identifiés, comme un documentaire précis. C’est par exemple ce que peut proposer le reporter Charles Villa.
La solution viendra-t-elle d’un fonds public-privé ?
Alors qu’on aurait pu attendre de sa part une approche décuplant l’achat média, Paul Boulangé, président de Starcom France et de Publicis Media Content, propose une piste structurelle : la création d’un fonds public-privé dédié au financement du journalisme indépendant en ligne.
Pour Paul Boulangé, la question du néo-journalisme n’est plus un débat d’audience mais un enjeu de structuration démocratique. Le basculement est, selon lui, déjà acté : « Le principal enjeu aujourd’hui du néo-journalisme, n’est pas de savoir si cela intéresse les gens ou non. On estime que demain, il y aura au minimum un Français sur deux qui s’informera par ces canaux. »
Dès lors, le sujet central devient celui de la qualité et de la soutenabilité de cette information. « Cela ne peut pas être un journalisme dégradé. Il faut qu’il y ait des capacités d’enquête. Pas forcément égales à celles de France Télévisions ou de TF1, mais cela ne peut pas être uniquement cantonné au décryptage. »
Face à cette fragilité structurelle, Paul Boulangé défend la création d’un fonds de financement du néo-journalisme, reposant sur une mobilisation à double niveau.
Premier pilier : l’État. Il plaide pour une extension du modèle du CNC : « c’est un système qui a fait ses preuves, notamment en matière de gouvernance. » Un dispositif qui, selon lui, doit relever clairement du ministère de la Culture.
Deuxième pilier : les marques. Non pas via des partenariats directs, mais via un mécanisme mutualisé : « un fonds où plusieurs marques abondent, un peu comme une fondation. » L’argent serait attribué à des projets, et non à des créateurs en direct pour une campagne. L’intérêt pour les marques serait de montrer qu’elles financent de nouvelles formes de journalisme, favorisant la pluralité et la démocratie. C’est un acte citoyen. Paul Boulangé imagine même que « les consommateurs vont de plus en plus regarder quelles entreprises soutiennent ces acteurs-là, et lesquelles ne le font pas. »
Reste à savoir qui portera un tel projet. « C’est un sujet trop important. Cela doit faire partie des propositions durant la campagne de 2027 », prévient ce grand spécialiste des contenus et des médias du groupe Publicis.
En creux, tous les intervenants convergent vers le même constat : le financement des créateurs d’information est devenu un enjeu démocratique à part entière. Reste à inventer des mécanismes capables de concilier viabilité économique, exigence éditoriale et confiance du public. Une équation encore ouverte, à l’heure où l’information n’a jamais été aussi consommée — ni aussi fragile.









