Notre décryptage des CGV 2026.
La rentrée est toujours un moment fort pour les régies des grands groupes TV – et désormais vidéo ! – avec le rendez-vous de la publication des CGV de l’année à venir, précédé de multiples annonces et conférences. Les deals France TV / Prime Video et TF1 / Netflix sont encore dans les esprits. D’autres pourraient suivre. CANAL+ a annoncé le rachat de Multichoice (passant ainsi le cap des 40 millions d’abonnés dans le monde) et des discussions pour acquérir UGC. L’Arcom vient cependant de tempérer l’enthousiasme du marché en déclarant que la décroissance progressive du marché publicitaire TV n’incitait pas à autoriser de nouvelles chaînes sur la TNT, en remplacement du départ des quatre du groupe Canal+
L’Arcom voit-elle juste en prévoyant un marché qui se contracte ? Ce n’est en tout cas pas la dynamique que souhaitent insuffler les différents dirigeants de régies que nous avons interrogé pour ce dossier. Il est temps d’accélérer vers 2026 avec ce focus sur les innovations et tendances qui infusent dans les CGV à venir.
1. Réussir leur plateformisation
Place à l’UX ! L’achat média sur les plateformes des principales régies TV françaises n’était pas au niveau de celui des grands acteurs du digital (Meta ou Google, pour ne pas les citer), du propre aveu de nos interviewés du jour. « À une époque où tout le monde a besoin de gagner du temps, moins il y a de frictions dans l’expérience d’achat, mieux c’est. Cela peut même devenir un critère d’arbitrage », observe Laurent Bliaut, DGA Marketing et R&D de TF1 PUB.
TF1 lance son Ad Manager en janvier 2026, et la plateforme « a été conçue dans les standards des pure players ». L’exigence est analogue chez France Télévisions Publicité : le nouvel ADspace.ia lancé ce lundi 22 septembre, se veut limpide, avec « une interface digne du B to C » comme nous l’expliquait Antoine Lebeau, directeur des projets technologiques de la régie du service public lors du lancement de ce petit frère d’ADspace, qui fusionnera avec son aîné en 2027 ou 2028. À lire à ce sujet, l’interview de Vincent Salini, directeur du digital de FranceTV Publicité.
Du côté de M6, une telle plateforme est annoncée pour le second semestre 2026.
Au-delà de l’interface et de la simplicité d’achat, ces solutions accompagnent plusieurs tendances structurantes :
– L’IA, qu’elle soit générative, prédictive ou agentique, pour un meilleur ciblage et l’automatisation des tâches à faible valeur ajoutée ;
– L’émergence de la CTV (TV segmentée comprise), en complément de la vidéo digitale et du linéaire, créant de nouvelles opportunités, mais complexifiant les plans médias. L’intention est ainsi « d’avoir le linéaire et le digital dans un portail unique », résume Laurent Bliaut (TF1 PUB).
Et puisque d’autres acteurs “se plateformisent” aussi, les régies œuvrent pour connecter leurs solutions à des briques tierces. « Nous avons aussi veillé à ce qu’ADspace.ia soit totalement interopérable avec les outils des agences, via API. Nous sommes déjà connectés à Popcorn TV, Médiamétrie, Freewheel, DK… et nous discutons avec des plateformes propriétaires d’agences comme Choreograph de WPP ou Converged de Havas », précise Vincent Salini, directeur du digital de France Télévisions Publicité
2. Reprendre contact avec les “délinéarisés”
TF1 / Netflix. France Télévisions / Prime Video. L’annonce de ces deux partenariats est venue fracasser la quiétude d’un début d’été hexagonal, en plein débat sur la souveraineté numérique à l’ère de Trump II. Chacun à son rythme : TF1 a communiqué en premier pendant les Cannes Lions pour une disponibilité effective un an plus tard. France Télévisions a préféré faire avant de dire : le partenariat est devenu effectif au moment de l’annonce début juillet.
Maintenant que la poussière est retombée, revenons sur ces partenariats qui sont aussi bien éditoriaux que publicitaires. Tous les contenus TF1 et France Télévisions seront intégrées aux plateformes américaines. Pourquoi se rapprocher de ce que l’on pourrait considérer comme des “frenemies” ? « Concrètement, cela représente des millions de foyers en France, dont une partie ne consomme pas TF1 aujourd’hui car leur réflexe est d’ouvrir Netflix en premier. C’est une opportunité majeure pour élargir notre reach et donner de la visibilité à nos programmes auprès d’un public complémentaire », témoigne Laurent Bliaut (TF1 PUB).
La commercialisation de l’espace publicitaire de ces programmes reste à la main des régies nationales, avec des accords de partage de revenus. Pour les groupes français, c’est aussi l’accès à de nouveaux segments data et une technologie que l’on imagine à la pointe comme l’explique Vincent Salini (France TV publicité) : « nos clients pourront activer la donnée Amazon, basée sur les centres d’intérêt et les signaux d’achat sur Prime, via le DSP d’Amazon, directement sur notre offre france.tv dans Prime Video. Concrètement, cela veut dire que nos clients pourront acheter des segments Amazon first-party et diffuser leurs publicités sur nos contenus France.tv dans Prime Video. »
Du côté de M6, des discussions sont en cours avec une plateforme. Mais rien ne filtrera aujourd’hui.
Pour CANAL+, l’agrégation ne date pas d’hier. En revanche, “hier” a bien marqué « une petite révolution » en interne avec ce qui pourrait s’apparenter au retour du clair cher à la chaîne cryptée. Comme le détaille Fabrice Mollier, président de Canal+ Brand Solutions, l’app Canal+ a été ouverte « à ce que nous appelons chez Canal les prospects, autrement dit, à tout le monde. Il y aura une possibilité de regarder des contenus gratuitement sur l’app Canal+. […] L’enjeu pour nous est bien sûr de recruter de nouveaux abonnés et de retransformer le clair, qui était celui de la télé, dans une expérience vidéo. »
L’enjeu pour Canal+ est aussi publicitaire avec la monétisation de rendez-vous forts comme quatre Grands Prix de Formule 1 accessibles “en clair”, des premiers épisodes de créations originales, ou encore « les résumés instantanés de Ligue des champions générés par l’IA, qui étaient auparavant disponibles sur YouTube ». Signe qu’entre l’hyperdistribution et sa propre plateforme, il est aussi possible d’arbitrer envers le “chez soi”.
3. Préparer le terrain de la mesure cross-média
Les travaux de la mesure cross-média avancent, mais 2026 ne sera qu’une phase de transition. La véritable échéance est 2027, comme l’explique Laurent Bliaut (TF1 Pub) : « Médiamétrie va lancer un MVP au premier trimestre 2026, mais la vraie phase industrielle est prévue en 2027. C’est à ce moment-là que nous ouvrirons les fonctions cross dans TF1 Ad Manager. »
Pourquoi pas avant ? Des solutions tierces existent pourtant sur le marché. « Nous avons toujours dit que nous ne ferions pas d’auto-mesure avec nos propres données, comme ce que peuvent faire les walled gardens. Nous préférons attendre un consensus de marché. Et ce consensus est en train de se construire puisque, autour de la table, il y a les chaînes de télé, les agences, les annonceurs, mais aussi Netflix, Disney+, Amazon Prime ou YouTube. Cela nous donnera des standards communs et des modèles de déduplication fiables. »
Même attentisme sain du côté de M6 Unlimited, le nouveau nom de M6 Publicité, comme le détaille Maxime André, directeur marketing, innovation et communication « Nous préparons la possibilité de proposer des bilans de campagne cross-vidéo. Aujourd’hui, nous avons déjà les bilans digitaux, mais demain, nous voulons être capables de dédupliquer l’audience entre la télé et M6+. C’est cela la clé. Nous travaillons donc à renforcer toute la brique servicielle, et dès que la mesure d’audience cross-média de Médiamétrie le permettra, nous serons prêts à offrir ces bilans dédupliqués entre le linéaire et le digital. »
4. Cibler avec la data la plus granulaire possible
En 2026, les régies TV continueront à se rapprocher de partenaires pour avoir des données les plus précises et actionnables possibles. TF1 Pub revendique 1400 segments, « la capacité, via des data clean rooms, de créer des segments sur mesure pour les annonceurs », d’après Laurent Bliaut.
Valiuz, Veepee, Le Bon Coin, La Centrale et Allociné font partie des partenaires data de M6 Unlimited. Veepee et Allociné venant de rejoindre FranceTV Publicité. Le principe est connu, rodé, et devrait se retrouver dans les CGV 2027.
De façon plus expérimentale, certaines régies souhaitent aller plus loin. C’est le cas de Canal+ Brand Solutions qui lance un nouvel outil développé avec son « partenaire Implicit, qui, grâce à un accord exclusif avec Médiamétrie, permet de créer n’importe quel persona marketing basé sur un panel représentatif des internautes français et d’en déduire automatiquement le cadre de diffusion optimal sur l’ensemble de notre écosystème digital, que ce soit sur Canal+, HBO Max ou Free. » s’en réjouit Emmanuelle Godard, directrice digital, data & innovation de la régie. « C’est une solution unique sur le marché qui répond à un vrai défi pour les agences : réussir à faire atterrir en média les personas marketing imaginés par leurs clients. »
Même enthousiasme de laborantin chez France Télévisions Publicité et Vincent Salini : « Nous voulons aller plus loin dans le ciblage grâce à un partenariat avec Freewheel. Nous lançons un POC autour d’une technologie d’IA multimodale qui analyse nos contenus vidéo : le texte, l’image, l’audio, la vidéo. Cela permet de mieux catégoriser nos programmes et de détecter des thèmes, des sentiments, des personnages, des célébrités, voire des marques. Grâce à cela, nous serons capables de proposer un ciblage contextuel beaucoup plus fin. Je prends un exemple : dans Télématin, si un reportage parle d’environnement, nous pourrons mieux le catégoriser comme tel, même si ce n’était pas le sujet principal. Cela nous permettra aussi de placer la publicité au moment le plus pertinent, par exemple juste après une séquence sur l’automobile ou le sport. Enfin, nous pourrons même identifier la présence d’une égérie ou d’une marque dans une émission, et activer un spot publicitaire en lien direct. »
5. Rendre la publicité “shoppable”
La promesse date. Pouvoir acheter en quelques clics au sein même d’une publicité. TF1 nous en parlait il y a 10 ans. 2026 sera-t-elle enfin l’année de la publicité “shoppable” ?
Julie Galacteros, directrice générale adjointe en charge des OPS et de la diversification de Canal+ Brand Solutions, est prête à relever le défi avec “Shop with Max”, « un nouveau format publicitaire en cours de développement par HBO Max aux États-Unis, qui sera ensuite décliné en France. Le principe : pendant que vous regardez une série, un mid-roll avec QR code s’affiche et vous renvoie vers une expérience second écran. Là, une sélection de produits inspirés directement du show que vous regardez (par exemple des tenues vestimentaires, objets, accessoires) vous est proposée. L’idée est de créer un lien immédiat entre l’inspiration née du contenu et l’acte d’achat, avec une dizaine à une vingtaine de produits mis en avant. »
Du côté de France Télévisions, la nouvelle offre Shoppable Experience permettra « à l’utilisateur d’acheter directement un produit, sans interruption, depuis la vidéo qu’il est en train de regarder » sur france.tv ou dans l’app, comme le détaille Vincent Salini dans son interview pour la Réclame.
6. Tenir le cap de la RSE
S’il y a une tendance que l’on retrouve chez toutes les régies cette année, c’est bien la RSE. Malgré un climat politique moins propice à ce type d’engagements (voire carrément hostile outre-Atlantique), ces CGV 2026 regorgent de dispositifs favorisant la responsabilité et la préservation du climat : éco-production des spots publicitaires permettant de minorer des points (Canal+ Brand Solutions), sous-titrage et audio description recommandées (toutes régies), sponsoring de journées RSE chez M6 Unlimited et TF1 Pub, hackathon RSE (M6), sponsoring d’éco-gestes quotidiens (TF1), etc. Les initiatives ne manquent pas, et c’est réjouissant !
France Télévisions marque cependant un grand coup avec un partenariat exclusif avec le cabinet Carbone 4, cofondé par Jean-Marc Jancovici. Un scoring “façon Nutri-Score” va permettre aux spots pour des produits bien notés d’avoir accès à des emplacements préférentiels comme le détaille Vincent Salini.
7. Embarquer à bord
L’automobile semble être la future destination des régies plurimédia.
M6+ voient ses contenus dans les véhicules BMW et Mini équipés par Forvia, que l’on imagine visionnables en toute sécurité.
« Nous avons annoncé l’arrivée de RMC BFM Drive dans les véhicules Renault. C’est une radio personnalisée, boostée par l’intelligence artificielle. Concrètement, l’IA va permettre de réindexer tous les contenus à tout moment, de personnaliser la radio en fonction de l’utilisateur, d’écouter son comportement et de proposer des informations adaptées à ce qu’il a pu faire », selon Raphaël Porte, directeur général de RMC BFM Ads. La radio en voiture d’accord, mais à quand la vidéo ? « Le jour où les véhicules autonomes seront autorisés en Europe » sourit Raphaël Porte.
« Nous pourrons alors gagner jusqu’à 45 minutes de durée d’écoute par trajet. C’est un usage qui s’annonce majeur, et nous préparons dès maintenant des offres publicitaires adaptées à ce contexte » s’enthousiasme Fabrice Mollier (Canal+ Brand Solutions), qui se réjouit en attendant d’avoir « signé un accord inédit avec Air France : nos contenus Canal+ sont désormais disponibles sur les vols long-courriers ».
Jusqu’à quand parlera-t-on de TV et non de vidéo ? Les paris sont lancés. Avec l’émergence de la CTV, le terme “télévision” pourrait faire de la résistance. Mais nul doute que 2026 sera une année de grande transformation pour les groupes TV nationaux dont l’audience linéaire s’érode et vieillit, pour revenir sur le digital, tout en faisant face à de nouvelles formes de concurrence : les géants du streaming, mais aussi les plateformes sociales comme Meta et TikTok sur le mobile, grignotant chaque année un peu de part d’attention. Vaste programme. Mais impossible n’est-il pas français ?













