Austin, Texas. 7 jours. Les funérailles des rapports de tendances.
Comme chaque année, la FrenchCrew Southby s’est rendue à Austin, Texas, pour capter au cours de quelques jours de festival les signaux faibles, les tendances et technologies émergentes qui vont marquer les prochaines années, les prochains mois.
Mais cette année, les membres de la FrenchCrew, Marion Breuleux, Arnaud Winther, Nicolas Diacono sur place et Emmanuel Fraysse à distance, ont assisté à des funérailles. Celles du rapport de tendances le plus attendu, celui du FTSG. En effet, pour cette édition, pas de Tech Trends Report, mais l’annonce d’une tempête avant une reconfiguration majeure de notre modèle économique.
« Nous ne revenons pas, comme chaque année, avec une liste de tendances qui s’articulent plus ou moins autour d’un thème central. Cette année, le thème central écrase tous les autres. Le reste, ce ne sont que des conséquences, des queues de comète d’un phénomène qui peut tout balayer sur son passage », rapporte Arnaud Winther.

Cette édition s’est tenue alors que se concrétisent les prophéties de deux des prospectivistes stars du Festival des deux dernières éditions et notamment la « Billion dollar team » imaginée par Ian Beacraft en 2024 et l’Auto-evolving business annoncé par Neil Redding.

En 2024, Sandy Carter ouvrait le festival à propos de l’exponentialité, en prévenant « Nous sommes au début » mais on n’imaginait pas que ça irait aussi vite ! S’étonne Marion Breuleux. « Cette année, on a eu la sensation que nous étions dans l’œil du cyclone. Le moment où tout se fige, tout est calme avant le passage de la tornade. »
Car ce qui s’annonce n’est ni plus ni moins qu’une reconfiguration complète de nos modèles économiques, de l’organisation du travail, de la création de richesses et de valeur. La question, ce n’est plus de savoir si vous avez adopté l’IA, si vous êtes bons en IA. Mais plutôt, est-ce que vous repensez complètement où et comment on travaille. Car à partir d’aujourd’hui, potentiellement, nous n’avons plus besoin de faire le travail, mais devons plutôt de « l’architecturer ». Et ce qui en découle est vertigineux pour les entreprises, pour l’économie, pour le travail de manière générale.
Le phénomène du Festival a clairement été OpenClaw pas comme un outil révolutionnaire, mais comme un game changer qui a poussé les nouveaux géants de la tech à bouger très vite : OpenAI a déboursé un milliard de dollars pour que Peter Steinberger rejoigne ses rangs quelques semaines seulement après la folie OpenClaw, NVIDIA a annoncé un partenariat inédit pour rendre OpenClaw disponible en local, Google a dévoilé sa nouvelle solution de vibe designing, Claude lance Dispatch…

Ce qui a pu être considéré comme une lubie de techies en début d’année, s’avère être le point de bascule vers une reconfiguration complète de nos modèles. Pour le meilleur ou pour le pire, difficile d’en juger tant les scénarios restent ouverts.
Par ailleurs, l’essor de ces agents IA souverains annonce peut-être le crépuscule d’Internet tel que nous l’avons connu : demain, l’intelligence artificielle ne sera plus globale, mais fragmentée en clusters régionaux entre Amérique du Nord, Europe, Moyen-Orient ou encore Sino-Russe, chacun façonné par ses propres cultures, valeurs et régulations. La mondialisation numérique cède la place à une géopolitique de l’IA, comme évoqué par Amy Webb, où les algorithmes deviennent les nouveaux marqueurs d’identité économique.
À travers des dizaines de conférences, des panels, des quelques rapports, cette édition se résume en une phrase “The storm before the big reshape”, “La tempête avant la grande reconfiguration” et nous avons identifié 8 convergences qui gravitent autour de cette thématique.
1. L’IA n’est plus un outil — c’est un participant actif
L’IA n’est plus un logiciel qu’on ouvre. En accédant à la capacité de raisonner, l’IA est devenue un agent qui décide, orchestre d’autres agents et s’auto-améliore. Dans ce contexte, plus besoin de lui dire quelle tâche réaliser, mais de lui indiquer notre objectif.
La preuve : Claude Cowork a été conçu par une IA elle-même. OpenClaw, créé par une seule personne, vendu pour un milliard quelques semaines après sa création. Nous sommes entrés dans l’ère du Promptable World — un environnement dans lequel tout peut être simulé, testé, déployé avant même d’exister physiquement pour un coût résiduel.
Quand l’IA était un outil, on lui déléguait des tâches. Maintenant qu’elle raisonne, on lui fixe un but, on lui apporte le contexte.

Le leadership consiste désormais à orchestrer des équipes mixtes humains + agents. À l’échelle des organisations, la question n’est plus « Combien d’agents avez-vous ? » mais « Quel système d’orchestration avez-vous mis en place ?”
Neil Redding le formule clairement : le leader de demain est un orchestrateur.

2. De l’OS à l’OE ou l’AIOS ? Vers un nouvel operating system, une nouvelle architecture organisationnelle
Nous devons changer notre Operating System car nos structures d’entreprises sont fondées sur les limites du travail : expertise rare, attention finie, passage à l’échelle long, erreurs coûteuses, coordination complexe. Ces contraintes disparaissent à mesure que l’IA agentique modifie le travail. Les structures, elles, n’ont pas encore bougé. C’est là que se joue la disruption.

Certains évoquent un OE, Operating Environment : un environnement dans lequel l’IA est le substrat de tout et autour duquel il faudra apporter du contexte pour produire, décider, arbitrer…. Les structures d’entreprise ont été construites autour des contraintes du travail humain, Ian Beacraft le formule sans détour : ce n’est pas adopter des outils, c’est reconstruire l’organisation depuis zéro. On passe de doing the work à designing the work.

La Frontier Firm de Microsoft illustre cela : des équipes pilotées par agents, organisées par jobs à accomplir et non par fonctions. Sandy Carter a enfoncé le clou en rappelant que l’IA ne tue pas des jobs, elle tue l’organigramme. Cela nous rappelle la fin des “job-based organizations” annoncée par Beacraft en 2024 !

3. Unlimited Labor — la fin de l’économie telle qu’on la connaît
C’était une des annonces fortes de la Reine de SouthBy, Amy Webb : nous entrons dans l’ère du travail illimité.
Alors que le coût de l’exécution est passé à zéro, que produire et apprendre en faisant des erreurs, coûtent moins cher que la réunion nécessaire pour en parler. La contrainte fondamentale qui a structuré notre économie depuis la révolution industrielle — le temps homme et le travail humain comme ressource rare — a disparu. Avec ce qu’Amy Webb appelle des “Outlight Factories” — usines entièrement automatisées, les questions qui se posent sont vertigineuses. Avec un trait d’humour, Sandy Carter prophétise que d’ici quelques mois, on pourrait afficher sur LinkedIn non pas la liste de nos compétences mais celles de nos agents IA personnels. Pour autant, dans ce qu’Amy Webb voit comme l’ultime étape du Capitalisme laisse songeur. Que va faire l’humanité si elle ne travaille plus ? Amy Webb propose un “contribution credit” pour valoriser ce que l’économie a toujours ignoré : le soin, la création et le lien humain.

4. Intelligence as a service — l’intelligence, la nouvelle commodité ?
Dans une interview, Sam Altman rêve de distribuer “l’Intelligence as a Service”. Microsoft dans son rapport sur la “Frontier firm”, parle d’intelligence “on tap”.
L’intelligence serait-elle déjà devenue une commodité — abondante, accessible, disponible à la demande ? Un service qu’on peut acheter, louer, déployer à l’échelle. Microsoft le quantifie : 82% des dirigeants prévoient d’utiliser des agents comme main-d’œuvre numérique dans les 18 mois.
La frontière entre humains et machines — le raisonnement — est franchie. Alors que l’intelligence est en passe de devenir une commodité, Brian Solis pose une distinction critique : utiliser l’IA pour faire ce que l’on faisait avant, c’est “AI is scaling yesterday”!
Si vous vous demandez comment l’IA peut vous aider à faire ce que vous faites moins cher, plus vite et en mieux, alors vous ne vous posez pas la bonne question ! La question n’est pas de savoir ce que l’IA peut vous aider à faire mieux, c’est qu’est-ce qui est rendu possible et qui ne l’était pas avant !

Il y aura une différence entre ceux qui utilisent l’IA comme un simple outil pour améliorer l’exécution des tâches et ceux qui l’utilisent comme un levier d’innovation pour poser de nouvelles questions et faire ce qui n’était pas possible jusqu’alors.

5. Le coût humain caché — AI fatigue et pipelines perdus
Derrière l’enthousiasme, une réalité s’impose. L’IA réduit le coût de production mais pas le coût de coordination, de revue et de décision — et attention si ces coûts reposent entièrement sur l’humain. 54% des employés auraient abandonné les outils IA récemment pour travailler manuellement faisant face à ce qu’on appelle déjà l’AI Fatigue.

Et c’est là que nous touchons à une nouvelle frontière difficile à franchir : si nous utilisons simplement l’IA pour augmenter nos capacités de production actuelles, en d’autres termes, faire ce que nous faisons déjà mais en mieux et plus vite, la chance est grande que nous ne trouvions aucun temps libre supplémentaire mais simplement plus de travail !
L’ère du travail illimité appelle un nouveau mode de pensée, un “système 3” comme l’appelle John Maeda pour nous éviter de crouler sous le travail des IA et appelle à progressivement designer des systèmes où le travail est fait par d’autres avant d’atteindre le stade de “steward”. Ian Beacraft cite en exemple StrongDM qui a poussé ses équipes à changer leur mode de travail : plus aucune ligne de code ne doit être écrite ni revue par un humain. Les ingénieurs qui dépenseront moins de 1000$ en tokens ont clairement de la marge pour s’améliorer ? Autrement, pour bâtir un nouvel environnement de travail, nos équipes doivent designer des systèmes autonomes, pas devenir un goulot d’étranglement de la production assistée par IA.

Sam Jordan va plus loin : l’IA risque de détruire silencieusement les processus par lesquels les humains deviennent compétents. Intuition, curiosité, caractère, réalité partagée, ancrage identitaire — cinq sous-produits précieux que l’accélération évapore. Dans sa keynote “Pourquoi les entreprises reviennent en arrière?”, elle apporte des réponses à la question “si les tâches qui formaient les humains sont automatisées, qui formera les humains qui supervisent l’IA ?”
6. Agentic vs agency : à la recherche de la friction
Plus les agents prolifèrent et décident à notre place, plus le mot « agency » — la capacité humaine à agir, choisir, contrôler — revient avec une insistance croissante dans tous les discours.
Ian Rogers (Ledger) en fait le titre de sa keynote : « Securing Agency ». John Maeda définit le danger non pas comme l’IA mais comme la dépendance à l’IA — ce qu’il qualifie dans son “système 3”, le mode « Under », quand on est dirigé par la machine plutôt que de collaborer avec elle.
La réponse collective : reprendre la main et recréer de la friction. Ne plus être dirigé par l’algorithme pour rester architecte de ses propres systèmes.
Une contre-tendance forte et cohérente traverse l’édition : le refus du frictionless. Jésabel DC le formule pour le design produit — les « limitations » technologiques du début des années 2000 étaient des features déguisées en bugs. La suppression de toute friction a rendu les utilisateurs passifs et dépendants.
L’IFTF le formule pour l’éducation — le séminaire « Tree » de Harvard où chaque étudiant passe un semestre à construire une relation avec un arbre ; les cours d’écriture de Yale sans internet ni téléphone pendant 4 semaines. Melissa Cash le formule pour les enfants — 98% des enfants de 5 ans testent au niveau génie créatif, 2% des adultes. La créativité n’est pas perdue, elle est entraînée à disparaître dans un monde régi par les algorithmes..
La friction, la résistance, l’imprévu, la sérendipité : ce sont les conditions dans lesquelles se forment l’intuition, le goût, le caractère. Ce que l’algorithme supprime précisément. Sam Jordan y voit même un plan de secours pour préparer les entreprises aux 5 prochaines années.

Un moyen de lutter collectivement et individuellement à la tentation du “Yes Man” que représente nos IA.

Ce qui reste irréductiblement humain ?
Face à cette bascule, une question s’impose : quelles sont vos nouvelles compétences ? Ce qui résiste à l’IA devient précieux.
Pour John Maeda : le goût, le jugement, l’évaluation de la qualité — « Taste is what AI cannot give you. »
Pour Sandy Carter : le domain knowledge est votre avantage compétitif. Votre expertise est ce qui vous permet d’utiliser l’IA avant intelligence pour trouver des solutions à des problèmes et non singer votre travail.
Pour Brian Solis : empathie, curiosité, créativité, éthique.
La vraie compétence : orchestrer des agents. Ian Rogers le dit pour les générations futures : “nos enfants seront évalués non pas sur ce qu’ils savent faire, mais sur leur capacité à diriger des systèmes intelligents.”
“L’agent boss” — celui qui construit, délègue et manage des agents — est le nouveau profil clé. Demain, vous ne renseignerez plus vos compétences sur LinkedIn, mais la liste de vos agents IA !

7. Émotion et empathie, dernières frontières de l’IA ?
La tendance la plus inquiétante — et la plus humaine — de SXSW 2026. Deux signaux qui convergent vers un même horizon.
Rana El Kaliouby le confirme : le prochain chantier de l’IA après l’IQ, c’est l’EQ — l’intelligence émotionnelle. Les agents sont aujourd’hui émotionnellement agnostiques. Or l’émotion est un amplificateur de cognition — et c’est précisément ce qui manque à l’IA. Elle annonce une IA véritablement empathique d’ici deux à trois ans. C’est à la fois la promesse — une IA qui comprend le contexte émotionnel humain — et le risque — une IA qui simule l’empathie si bien que la distinction avec l’empathie réelle devient indiscernable.
Amy Webb identifie l’Emotional Outsourcing comme une convergence de civilisation : amitié, romance, thérapie, religion — le glissement du confort et de la validation des humains vers les machines est déjà en cours. Les LLMs sont devenus la première source de soutien en santé mentale aux États-Unis. Character.ai — une app où l’on entretient une relation émotionnelle profonde avec un personnage IA de son choix — a été décrite par un intervenant comme « du crack pour les adolescents ».
Dans ce contexte, la substitution devient dépendance, puis contrôle. Et les géants de la tech auront vite fait de nous vendre des remèdes à la solitude.

L’horizon est donc double : une IA qui apprend à ressentir, et des humains qui apprennent à déléguer leur ressenti. Quand ces deux courbes se croiseront — et elles se croiseront — la question de ce qui reste irréductiblement humain ne sera plus philosophique. Elle sera urgente.
8. Go Local ! Le retour du craftsmanship
Le retour au local, à l’infrastructure. Ce n’est plus seulement le cloud. C’est la maîtrise de la machine, de l’infrastructure physique, du hardware.

La tempête avant la grande restructuration
Vous avez l’impression d’être en retard ? Cette image devrait vous rassurer. Elle a été brandie par plusieurs conférenciers pour apporter un peu d’oxygène à un public au bord de l’apoplexie. Moins de 1 % de la population utilise l’IA via un abonnement payant et/ou pour coder et 84 % n’ont (encore ?) jamais utilisé l’IA.

Nous sommes dans l’œil du cyclone. Ce qui arrive s’annonce tout à la fois massif et stochastique — imprévisible dans ses détails, inévitable dans sa direction.
Amy Webb le dit, contrairement aux tendances, les convergences obéissent à quatre règles :
— elles opèrent à l’échelle des systèmes ;
— elles créent de nouvelles réalités nettes ;
— elles redistribuent le pouvoir et la valeur ;
— et sont difficiles à inverser.
La destruction créatrice est en marche. La question n’est plus si la vague arrive. Elle est : êtes-vous en amont ou en aval ?

Pour autant, elle rappelle que l’action est le seul moyen de garder ou reprendre le contrôle :
“If you want agency, you need to take action. » — Amy Webb
et fais ce rappel utile pour garder le cap quand le bruit devient trop fort :

Pour recevoir une invitation à notre keynote de restitution, suivez notre actualité sur LinkedIn : LaFrenchCrew Southby.











