L’interview de Jérôme Fenoglio et Charles-Henry Groult.
Cette interview fait partie du numéro spécial Médias 2026.
L’essentiel
– Un journal pensé d’abord pour le mobile : face à la fragmentation des usages, Le Monde place son application au cœur de sa stratégie. Le mobile est devenu le point d’entrée principal. L’application structure l’offre éditoriale et concentre les conversions vers l’abonnement. L’accès direct limite la dépendance aux plateformes.
– Multiplier les formats sans diluer l’exigence : vidéo, podcasts, live, newsletters, formats vocaux : la diversification répond aux nouveaux usages. Chaque format est conçu dès l’origine, avec une légitimité éditoriale propre. Les standards restent identiques à ceux du texte.
– Préserver son indépendance dans l’ère des plateformes et de l’IA. Sortie de X, présence répartie sur plusieurs canaux, accords avec des acteurs comme OpenAI : la stratégie repose sur l’équilibre. L’objectif consiste à éviter toute dépendance excessive et à faire reconnaître la valeur des contenus.
– Affirmer un rôle de repère dans un environnement brouillé : dans un univers saturé de contenus hybrides et générés par l’IA, Le Monde revendique une position d’îlot d’information vérifiée. Chaque publication est contrôlée. L’incarnation des journalistes devient un levier central pour restaurer la confiance.
Application au cœur de la stratégie, diversification des points de contact, accords avec les acteurs de l’IA, montée en puissance de la vidéo et de la voix : à l’heure où les usages se fragmentent et où la défiance progresse, Le Monde revendique une ligne claire. Son directeur de la publication, Jérôme Fenoglio, et son directeur adjoint de la rédaction, Charles-Henry Groult, détaillent la manière dont le journal adapte son offre sans renoncer à son socle : l’abonnement, l’indépendance et l’exigence éditoriale.
Mobile devenu point d’entrée principal, sortie assumée de X, stratégie d’équilibre face aux plateformes, partenariat avec OpenAI, développement des podcasts et des formats vocaux : derrière ces choix se dessine une même ambition. Faire du Monde un acteur capable de maîtriser sa distribution, de diversifier ses formats et de s’imposer comme un repère d’information vérifiée dans un environnement saturé de contenus hybrides.
À l’horizon 2026, c’est moins une rupture qu’un déplacement : celui d’un journal qui ne se pense plus seulement comme un producteur de textes, mais comme une marque d’information multisupport, attachée à l’abonnement et à la relation directe avec ses lecteurs, dans un écosystème où l’IA, la vidéo et la voix redessinent déjà les usages.
Quelles évolutions majeures des usages lecteurs observez-vous aujourd’hui, et lesquelles structurent déjà vos choix éditoriaux pour 2026 ?
Jérôme Fenoglio : Il y a une évolution absolument majeure ces dernières années, c’est le basculement vers le mobile. Il y a quelques années, ce qui était dominant dans les manières d’accéder au Monde, c’était le desktop, l’ordinateur. L’ampleur de ce basculement nous conduit aujourd’hui à considérer que l’application Le Monde est vraiment le cœur de notre stratégie éditoriale .
Quand nous concevons des manières de présenter les choses, que ce soit les articles ou les refontes en cours, nous le faisons d’abord en visant l’application, évidemment en le déclinant ensuite sur le web mobile, et seulement après nous adaptons pour que la circulation sur l’ordinateur reste rentable.
Nous profitons du fait que, depuis des années, nous avons été pionniers, parmi les premiers à lancer une application. Nous avons donc une grande avance en nombre de lecteurs qui nous consultent tous les jours. C’est un avantage énorme parce que c’est une consultation directe : les lecteurs ont chargé l’application sur leur téléphone et accèdent directement à nos informations, sans intermédiaire.
Tout le monde parle beaucoup de l’IA, mais on oublie à quel point l’application, la mobilité, le temps passé sur le téléphone ont bouleversé centralement les usages. Cela structure déjà très fortement nos choix éditoriaux.
Le modèle par abonnement semble avoir consolidé la position du Monde ces dernières années. Où se situent aujourd’hui les principaux relais de croissance : international, formats audio, vidéo, diversification éditoriale ?
J.F. : Les relais de croissance reposent d’abord sur l’accès direct aux lecteurs, avec une priorité donnée à l’application. C’est là que se fait l’essentiel des conversions vers l’abonnement, qui demeure le socle absolu du modèle économique.
En parallèle, Le Monde maintient un rôle au-delà du paywall, avec des contenus gratuits – notamment les live – afin de toucher des publics plus larges et rester visible sur l’ensemble des canaux et réseaux.
L’international constitue un autre axe stratégique, avec Le Monde en anglais, appuyé sur une traduction assistée par l’IA puis relue par des journalistes, pour conquérir un bassin anglophone, principalement aux États-Unis et au Canada.
Enfin, le développement de nouveaux formats, comme les podcasts, vise à multiplier les points d’entrée vers un même journalisme. C’est cela qui nous permet de construire une offre éditoriale qui reste fidèle à ce qu’elle a toujours été, tout en consolidant un modèle économique qui ne dépend de personne.
Face à la fragmentation des usages – réseaux sociaux, newsletters, podcasts, plateformes de recherche – comment arbitrez-vous entre distribution maîtrisée et dépendance aux intermédiaires technologiques ?
J.F. : Le principe directeur reste l’équilibre. Pour ne dépendre d’aucun acteur, il faut éviter toute concentration excessive sur un seul canal. Une présence trop centrale sur un réseau social crée mécaniquement une dépendance forte. La stratégie consiste donc à multiplier les points de visibilité et à diversifier les canaux de distribution.
C’est ce positionnement qui a permis au Monde de quitter X, anciennement Twitter, sans impact négatif, et même avec un effet positif pour la rédaction. Cette décision a contribué à recentrer le regard, à sortir de débats devenus très orientés et parfois distractifs, tant pour les journalistes que pour les lecteurs.
La logique est la même face à l’essor de l’IA : diversifier les partenaires, les plateformes et les modes de présence. Aujourd’hui, les points de contact sont multiples, des réseaux sociaux aux formats audio et vidéo.
Au-delà de la vidéo, les podcasts participent également à cette diversification. L’objectif reste constant : proposer le même journalisme, fidèle à son exigence, mais sous des formes variées. C’est cet équilibre qui permet de consolider une offre éditoriale cohérente tout en bâtissant un modèle économique réellement indépendant.
Les nouveaux formats (live, vertical vidéo, formats conversationnels, newsletters spécialisées) transforment-ils la hiérarchie de l’information au sein de la rédaction et comment maintient-on exigence et profondeur dans un environnement dominé par la vitesse et la captation de l’attention ?
Charles-Henry Groult : Le travail mené ces dix dernières années sur les nouveaux formats – vidéo, visuel, podcasts – a consisté à leur donner une pleine légitimité éditoriale. Il ne s’agit plus de services support au service du reste de la rédaction, mais de pôles capables de penser leurs sujets, de les initier, de les porter de bout en bout et de les défendre en conférence de rédaction.
Ils restent étroitement connectés au reste du journal, dont ils mobilisent les ressources, mais ils n’en dépendent plus. Ils ont leur propre capacité de réflexion éditoriale.
Concrètement, cela change tout sur la qualité finale. Un service vidéo pense désormais ses sujets dès l’origine, en images. Nous ne sommes plus dans une logique consistant à ajouter quelques vidéos à un article existant. Dans bien des cas, cela ne fonctionnait pas. Nous avons quitté ce schéma.
En matière de hiérarchie de l’information, les standards demeurent exactement les mêmes que pour les autres formats du Monde. Nous ne sommes pas dans une logique de flux, avec un objectif chiffré de vidéos quotidiennes. Nous privilégions la réactivité : être présents lorsqu’un événement important survient, et être en mesure de le raconter et de le décrypter avec le niveau d’exigence attendu.
Le partenariat avec OpenAI a été mis en avant comme une première en France : quels enseignements en tirez-vous pour l’avenir du média et de l’écosystème presse ?
J.F. : Ce qui me rend plutôt optimiste, c’est que, contrairement à ce qui s’est passé lors de la révolution numérique, nous ne nous sommes pas laissés imposer un modèle par quelques acteurs qui captaient l’essentiel de la valeur publicitaire sans réelle compensation . À l’époque, Google ou Facebook avaient capté l’ensemble de la publicité numérique, et nous n’avions pas obtenu de reconnaissance de la valeur de nos contenus.
Aujourd’hui, avec des acteurs comme OpenAI, mais aussi Perplexity, nous voyons des accords qui reconnaissent la valeur de ce que nous faisons. C’est vrai que, pour l’instant, ces accords concernent peu de médias, mais ils sont extrêmement protecteurs pour ceux qui les signent. Nous espérons évidemment qu’ils pourront s’étendre à l’ensemble de la profession. Il n’y a aucune exclusivité entre nous et eux.
Cela permet d’être en relation avec des entreprises dont il est intéressant de voir évoluer les manières de présenter nos contenus, et surtout cela reconnaît le travail de nos journalistes. Nous avons aujourd’hui une rédaction de 560 journalistes, quasiment doublée en quinze ans. Nous sommes une rédaction indépendante et autosuffisante, et il est essentiel que notre travail soit reconnu, que l’on ne se retrouve pas dans une forme de Far West où nos contenus seraient appropriés pour générer des revenus sans contrepartie.
Il y a donc une logique de donnant-donnant qui me rend moins pessimiste que je ne l’étais au moment de la révolution numérique. Je ne suis pas naïvement optimiste, il existe évidemment des risques, mais avec ce type d’accord, quelque chose de plus vertueux peut se mettre en place, à condition qu’il s’étende à l’ensemble de la profession.
Dans un contexte marqué par la baisse du niveau de lecture mesurée par les études PISA et la montée en puissance des usages vidéo, comment analysez-vous cette bascule vers le tout-vidéo dans les stratégies éditoriales, notamment pour des titres historiquement textuels qui investissent aujourd’hui massivement – et avec succès – dans des formats vidéo ?
C-H.G. : Si l’on se projette, un média comme Le Monde ne sera pas un endroit où l’on viendra uniquement pour lire de l’information. On y viendra pour s’informer. Et si l’information passe par du texte, très bien. Si elle passe par autre chose, ce sera très bien aussi. Cela ne signifie pas que le texte va disparaître. Il restera essentiel au Monde. Je pense même qu’il représentera encore l’écrasante majorité de nos contenus dans quelques années.
Mais je crois profondément à la matière première de l’information. Si cette matière première, c’est une vidéo de violences policières, des photos exclusives de manifestations en Iran, ou l’enregistrement sonore d’un chirurgien dans la bande de Gaza sous les bombardements, alors ce serait dommage que nos lecteurs ne les voient pas ou ne les entendent pas.
Passer uniquement par le filtre du texte, d’accord, mais ajoutons l’audio, ajoutons la vidéo. Parce que le document d’origine est là. Aujourd’hui, la vraie question n’est pas simplement de répondre à une demande de formats non textuels. Elle est de savoir comment bien faire les choses. Et, pour moi, cela commence toujours par la nature du document initial. Si la matière originale est visuelle ou sonore, il ne faut surtout pas passer à côté.
Dans un monde marqué par la défiance, la désinformation et l’IA générative, comment distinguer ce qui est vrai de ce qui ne l’est pas lorsque les contenus peuvent être confondants de réalisme ?
C-H.F. : L’immense différence entre un média comme Le Monde et ce qui circule à gauche et à droite, de manière non vérifiée sur les réseaux sociaux par exemple, c’est que 100 % de ce que Le Monde publie a été vérifié.
Nous avons, au sein du service vidéo, une équipe de journalistes enquêteurs qui ont plusieurs années d’expérience dans l’analyse et la vérification d’images. Ils croisent les contenus avec des images satellites, contactent les témoins, passent les vidéos dans des logiciels spécifiques pour détecter d’éventuelles anomalies. Nous disposons d’un ensemble d’outils et de compétences pour vérifier ce que nous publions. Et cela, pour nous, c’est essentiel.
À l’heure de l’IA, je pense que nous allons évoluer dans un océan de contenus mêlant le vrai et le faux. Il y aura des îlots, des îlots de vérité, en tout cas d’informations vérifiées. Le Monde doit se construire comme l’un de ces îlots.
Je vois bien un monde où, dans quelques années, nous serons baignés dans des contenus dont nous ne saurons pas toujours s’ils sont vrais ou faux, et cela ne sera pas forcément très grave dans beaucoup de cas. Une publicité, par exemple, est-elle vraie ou fausse ? Est-ce un vrai comédien ou non ? Peut-être que cela n’a pas tant d’importance.
En revanche, lorsque l’on voudra une information vérifiée, il faudra savoir où aller. Se dire : je vais sur l’application du Monde, je vais sur ses réseaux sociaux, et si cette photo est montrée, c’est qu’elle a réellement été prise quelque part.
Face à la défiance croissante envers les médias – accusations d’auto-censure, soupçons d’intérêts supérieurs – comment y répondre et restaurer la confiance ?
C-H.F. : C’est un travail permanent, qui suppose de distinguer la méfiance de la défiance. La méfiance est normale, même utile en démocratie. Que nos lecteurs ou nos spectateurs soient méfiants envers nous, je trouve cela plutôt sain. C’est à nous d’apporter des gages de crédibilité. Cela veut dire bien vérifier nos informations, donner le maximum de contexte.
La défiance, en revanche, relève d’un rejet de principe. Pour y répondre, il faut aussi montrer que nous sommes une rédaction humaine, capable de reconnaître ses erreurs et d’expliquer comment elle travaille.
L’exemple de Grok, qui diffusait des contre-vérités sur les attentats du 13 novembre, l’illustre bien : nous avons fait intervenir face caméra un journaliste qui avait enquêté pendant dix ans sur ces événements, rencontré les témoins, travaillé sur le terrain. Cette incarnation permet de rappeler que l’information vérifiée repose sur des humains, pas sur une machine.
À l’heure de l’IA, il s’agit d’assumer cette position : être un îlot d’informations vérifiées, produites par des journalistes identifiables. Cela a des limites, mais au moins, c’est transparent.
Cette réponse passe-t-elle par davantage d’incarnation de l’information ?
C-H.F. : Oui, cela va passer en partie par cela. Le fait d’être capables de montrer que notre information, ce sont des humains qui la vérifient, qui la produisent. Que nous sommes une rédaction humaine.
Je pense qu’à l’heure des IA, nous allons avoir besoin d’affirmer cela : dire que nous sommes un îlot au milieu d’un océan de faux, un îlot d’informations vérifiées. Et que cette information est vérifiée par des humains. Cela a des avantages, cela a des inconvénients, mais au moins, vous le savez.
Certains journalistes quittent les grands médias pour devenir créateurs d’informations / newsfluencers sur YouTube et autres plateformes. 78% des jeunes journalistes souhaitent créer leur propre média et 62% des étudiants en école de journalisme aspirent à devenir créateurs de contenus (76% chez les professionnels) : comment analysez-vous cela ? Et comment Le Monde se positionne par rapport à cette tendance ?
C-H.F. : Je trouve cette tendance passionnante et assez logique. Elle s’explique à la fois par une envie très forte de création chez les jeunes journalistes – aller sur le terrain, lancer leur propre format, porter leur voix – et par un contexte professionnel plus tendu, où tous les profils ne trouvent pas facilement leur place dans les rédactions traditionnelles. Il y a aussi un rôle des plateformes, qui ont intérêt à pousser ces figures incarnées et à renouveler les visages de l’information.
Pour autant, je rappelle qu’une grande rédaction comme Le Monde n’est pas un cadre figé. Nous attendons justement des idées, des propositions de formats, des informations nouvelles. C’est cela qui fait vivre le journal.
Rejoindre Le Monde, c’est aussi bénéficier d’un effet de levier considérable : 500 journalistes, des correspondants en France et à l’étranger, des spécialistes, des moyens d’enquête, et la puissance d’une marque qui donne accès immédiatement à des millions de lecteurs et d’abonnés sur les plateformes.
Enfin, là où beaucoup de newsfluenceurs fonctionnent dans une logique de “coups”, avec des pics d’audience ponctuels, nous sommes dans une stratégie d’impact de long terme, en présence continue, avec une capacité à produire de l’effet toutes les semaines.
Si vous deviez identifier une innovation éditoriale encore marginale aujourd’hui mais appelée à devenir structurante en 2026, laquelle retiendriez-vous ? Et quels freins – culturels, techniques ou économiques – restent à lever pour la déployer à grande échelle ?
J.F. : Le sujet central, c’est la voix. Nous travaillons sur la transformation de nos articles en format vocal, grâce à l’IA, car nous publions plus de 100 articles par jour et il serait difficile de procéder autrement. L’usage n’est pas encore massif, mais avec la montée des interactions vocales sur mobile, je pense qu’il va progressivement s’installer.
Il reste des freins techniques : la voix n’est pas parfaite, des erreurs peuvent subsister dans l’adaptation des textes, et ces contenus doivent être contrôlés par les journalistes. Mais les progrès sont rapides, tant sur la qualité des voix que sur la fluidité des usages.
Je crois que cela va devenir un axe majeur d’accès à nos contenus, en complément des podcasts, qui reposent sur des voix humaines incarnées. Avec des formats comme “L’Heure du Monde” ou d’autres podcasts thématiques, nous voyons déjà que ces modes d’écoute prennent de l’ampleur. Les adaptations vocales des articles s’inscrivent dans cette dynamique.










