Le rendez-vous de la création émergente.
À l’Opéra Bastille, le 28 janvier dernier, se déroulait avec bienveillance et solennité la Nuit des Chatons d’Or, pour récompenser les meilleurs projets des jeunes talents de la création. Le festival a pour particularité de proposer à ses gagnants un accompagnement sur le long terme par des mentors et coachs, afin de faciliter leur insertion professionnelle.
Après la belle réussite de cette soirée, les organisateurs Nicolas Cerisola (président des Chatons d’Or et CEO de CreaNeo) et Sophie Liebermann (chargée des relations presse et CEO de Fox&Co), ont accepté de répondre à nos questions sur le challenge qu’a pu représenter pour eux la reprise de l’évènement.
En reprenant les Chatons d’Or, absents depuis trois ans, vous avez vraiment fait évoluer le concept et vous avez changé beaucoup de choses. Est-ce que vous êtes satisfaits de cette première édition et de cette nouvelle formule?
Nicolas Cerisola : Oui, on est très satisfaits sur plusieurs points. Le premier, c’est qu’un festival, c’est toujours fragile et la première édition encore plus. Il faut évidemment passer tout un tas d’obstacles pour embarquer les partenaires, les étudiants, les écoles. Et puis le POC, le Proof of Concept, c’est la Nuit des Chatons d’Or : c’est elle qui incarne le plus l’engagement, la dimension de ce renouveau des Chatons d’Or. Et elle s’est extrêmement bien passée. On a eu d’excellents retours, c’est très important, puisqu’un festival a besoin de ses partenaires, sponsors et médias pour pouvoir avancer. Le fait qu’on ait compris le sens de notre engagement, ça nous galvanise, et nous donne de l’ambition pour l’édition numéro 2.
Est-ce que déjà vous en tirez des enseignements ?
N.C. : Il y a toujours des points d’amélioration. Pour nous, c’était une grande première. Dans mon passé, j’ai organisé des JPO par exemple, mais pas du tout de cette ampleur, ni de cette valeur-là. Les topics, je les connais bien, parce que j’animais et créais des productions de culture créative. Mais c’était quand même un peu mon baptême du feu en tant que maître de cérémonie. Nous avions une très belle salle, à l’écoute, bienveillante, trouvée grâce à Marie-Jeanne Serero. Donc, c’était plus un rendez-vous de copains.
La pression, on l’a toujours un petit peu avant parce qu’on veut bien faire. On est deux au cœur du maelstrom, avec Sophie pour activer les choses. Et puis après, plein de talents sont venus s’agrèger. Je salue notamment les équipes de l’Opéra Bastille parce qu’ils ont été vraiment adorables pour nous aider à monter l’événement. Et Mr Matin, Ipsos BVA, l’AMCA, la famille Lieubeau, Candice Parise au chant, John Komfanas au piano… Tout le monde était au diapason.
Sophie Liebermann : Tu as aussi laissé ton empreinte dans cette soirée. Pour ceux qui connaissent les anciennes versions des Chatons, on n’était pas du tout sur la même proposition artistique. Et c’est vrai qu’il fallait aussi se réapproprier cette cérémonie. Sur ce point, je me fais la porte-parole de tout ce que j’entends autour de moi et de tout ce qui est publié sur les réseaux : c’est plutôt un pari gagné.
Pour cette cérémonie, vous avez commandé une étude à Ipsos BVA, qu’a présenté son directeur général délégué, Arnaud Caré, sur scène. Quel était le but de cette commande?
N.C. : L’étude faisait écho à la thématique de cette année, la « créativité sans limite« . L’année prochaine, la thématique sera “l’âge” : quand est-ce qu’on est trop vieux pour être créatif ? Cette année, le but était surtout d’interroger l’IA dans la création, pour savoir à quel niveau la jeunesse l’intègre dans son quotidien et quelles perspectives on peut y voir. Et dans ce contexte géopolitique particulier, avec la souveraineté numérique mise en jeu au niveau européen, les réactions des Français visibles dans ce sondage étaient toutes assez logiques.
L’IA est considérée comme une menace pour la créativité, puisqu’elle requiert du temps. Or, comme l’IA copie-colle, et génère des problématiques de droit d’image, on est un peu à l’inverse de la perception européenne de ce qu’est la création, et notamment l’art. On n’a pas été vraiment surpris des résultats, si ce n’est le côté catégorique et la colère des remontées. Toute l’année, on a pu observer que l’IA n’avait pas bonne presse vis-à-vis de cette jeunesse de 18 à 34 ans, et qu’elle était beaucoup plus valorisée par des gens plus vieux, plus experts, qui ont déjà fait une carrière dans les agences.
La maîtrise de l’IA se concentre aujourd’hui chez les créatifs expérimentés (40-50 ans), notamment en publicité, qui en tirent déjà un bénéfice opérationnel. À l’inverse, une partie de la jeune génération, surtout dans l’illustration, l’animation, le jeu ou la musique, reste réticente, pointant des enjeux de fiabilité et des temps de traitement encore inadaptés aux contraintes de production. C’est la raison pour laquelle le film Intermarché a été réalisé sans IA.
Le 28 janvier, vous avez parlé du fait que seulement deux projets sur les 300 candidatures étaient générés par l’IA. Et c’est d’ailleurs un de ces projets, par Mathilde Guillaume, qui a été récompensé au final dans la catégorie « Création et innovation numérique », n’est-ce pas ?
N.C. : Oui, elle a utilisé l’IA de manière un peu anecdotique. Aujourd’hui, l’IA est plutôt sous-revendiquée, sauf auprès des experts dans le domaine. Ensuite, l’IA est tellement déployée que les jeunes ont peur qu’à terme, elle leur vole leur métier et leur savoir-faire. Nous n’avons jamais été pour ou contre, on est plutôt des observateurs attentifs de l’évolution de ces nouvelles technologies et la manière dont elles sont absorbées. On fait partie de l’ANIA d’ailleurs, l’Association Nationale sur l’IA, avec des pour et des anti.
L’enjeu est d’accompagner les jeunes générations pour qu’elles s’approprient l’IA avec nuance : elle s’impose comme un outil clé, sans être une fin en soi. Si ses apports sont réels, notamment dans les domaines scientifiques, son impact écologique reste préoccupant.
Pour les deux projets générés par l’IA, est-ce que vous avez pris les mêmes critères de jugement? Est-ce que les jurys les ont jugés de la même manière que les autres?
N.C. : Lorsque des projets revendiquaient l’usage de l’IA, nous avons intégré des experts dédiés au sein des jurys. Le critère central restait la valeur réelle créée par le candidat. L’IA est envisagée comme un outil, non comme une finalité : il s’agissait d’en évaluer l’utilité et le niveau d’implication. Son usage est pris en compte, mais il intervient souvent sur des briques de production encore embryonnaires. Les dossiers présentés vont ainsi de projets aboutis à d’autres encore en développement.
Est-ce que vous avez mis en place des mécanismes pour déterminer si tel projet était fait avec de l’IA ou pas?
N.C. : Le processus repose sur du déclaratif, complété par des vérifications avec Anterity et Joe La Pompe pour éviter tout plagiat. Chaque catégorie s’appuie sur des jurys très experts, comme Alex Jaffray (président du jury de la catégorie Création Musicale & Sonore) ou Gilles Déléris (catégorie Design de Marque et Identité visuelle), capables d’évaluer finement l’usage de l’IA. L’analyse a été approfondie, notamment par Fabien Nuñez (directeur de jury de la catégorie Création visuelle : image fixe), sur plusieurs semaines, loin d’un simple vote rapide.
À la moindre incohérence, le niveau d’exigence du jury ne laisse rien passer. a passe pas à la douane. Nous sommes pleinement confiants dans le palmarès et dans la qualité des talents identifiés.
Vous avez parlé d’un accompagnement des lauréats dans les mois à venir. Comment est-ce que cela se présente ?
N.C. : Un premier volet repose sur un suivi régulier des lauréats, avec des points d’étape pour accompagner leur évolution. Les jurys s’impliquent directement, et un mentorat a déjà été amorcé, notamment via Olivia Papini et Mathilde Guillaume, pour soutenir leurs premiers projets et leur entrée sur le marché du travail.
Un second axe concerne le lancement de la Creative League, une communauté dédiée qui offrira réseau, rencontres, formations et accompagnement. Les lauréats y seront intégrés gratuitement, avec un travail sur leurs compétences, leur orientation et la structuration de leurs projets professionnels.
L’objectif est double : renforcer leur employabilité et leur visibilité auprès des recruteurs, tout en les aidant à acquérir des compétences complémentaires souvent absentes en sortie d’études. Le déploiement se fera progressivement, avec une mise en ligne prévue dans les prochains mois.
Quelle est la prochaine étape pour les chatons d’Or ? Vous avez parlé du prochain thème, “l’âge”. Et ça interpelle, puisque c’est une remise des prix censée être pour les jeunes talents, pour ceux qui débutent : comment ça va évoluer de ce point de vue-là ?
N.C. : En fait, aujourd’hui, vous savez qu’avec l’allongement du temps de travail, dans la création, parfois, on peut être étiqueté “vieux” alors qu’on a à peine dépassé la trentaine. Il y a une espèce de tendance dans les agences à considérer que quand on commence à avoir des cheveux blancs, on est moins créatif que le dernier perdreau qui sort de l’école. Et donc, l’idée, c’est de dire que d’abord, il n’y a pas d’âge ni d’endroit pour être créatif, et ensuite, la création, c’est ni plus ni moins qu’une aptitude à être curieux, se remettre en cause et puis aborder avec talent différents sujets.
L’objectif c’est aussi de montrer que l’expérience est intéressante. Le fait que ces experts fassent de l’IA, c’est intéressant, ils sont aussi un peu pionniers. On ouvre alors deux cadres de prix : les plus 30 et les moins 30. La Creative League sera aussi ouverte à ceux qui souhaitent se relancer.
Les Chatons d’or, c’est pour ceux qui bondissent et rebondissent. C’est une manière élégante de dire qu’en fait, nous, on ne ferme pas la porte et qu’on a bien conscience que la durée de la vie professionnelle est de plus en plus longue. On veut accompagner tous ces créatifs de manière un peu commune. La notion de “ligue” est importante parce qu’on est aussi un collectif et on va faire en sorte que tout le monde s’entraide.
Ça veut dire qu’il y aura deux fois plus de récompenses ?
N.C. : On a décerné huit prix par catégorie, donc on peut en décerner 16. Et on est en train de réfléchir à la mise en place de deux catégories supplémentaires, l’écriture et le design objet. Pour tordre le cou de ChatGPT, l’idée, c’est de valoriser effectivement la notion d’écriture, le storytelling, tout ce qui est narration au sens large. La publicité, au début, c’est le mot ; les axes créatifs, concepts, insights, ce sont des mots. Il est temps dans cette société de l’image de remettre du sens au niveau des mots. On a pris contact avec des spécialistes sur le sujet, et on va avancer rapidement là-dessus.
C’est vrai qu’il y a de l’écrit dans toutes les catégories déjà existantes, le jeu vidéo, le filmique et tout.
S.L. : Dans chaque jury, il y avait justement des spécialistes de la narration, pour évaluer ce côté, pas uniquement l’image.
N.C. : Oui, on veut être le plus représentatif possible des industries créatives et culturelles. Donc là, on s’est attaqué aux catégories qu’on maîtrisait le plus, notamment par mon expérience et celle de Sophie. Et l’objectif maintenant, c’est d’occuper vraiment le terrain et voir comment on peut valoriser ces catégories nouvelles. Elles sont encore à l’étude. On a jusqu’au 31 mai pour annoncer définitivement le cadre de ces catégories, mais on va déployer petit à petit notre communication pour que vous puissiez évidemment être au sujet de ces nouveaux éléments très très vite.













