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News de l'agence W

6 – Lettre ouverte à Denis Gancel

28 avril 2020

Chaville, le 14 avril 2020

Mon Cher Denis,

Décidément, à te lire, j’en viens parfois à regretter mon éducation laïque, gratuite et obligatoire. Je le confesse, je n’ai rien retenu des séances de catéchisme chez Mme Eudes, si ce n’est son appartement sombre et immobile, la tristesse infinie qui s’y était installée, sa voix éteinte et monocorde et chaque minute qui semblait une heure. Je n’y entendais rien d’éclairant, de stimulant, de vivant.

Dommage. Je suis mal tombé.

Avec de l’élan, de la passion, avec l’enthousiasme qui te caractérise, avec ton sens du récit, je me serais sans doute ouvert davantage aux miracles de l’étymologie religieuse et au roman de l’Église. Tu m’aurais initié aux secrets du temps des cathédrales.
Alors, à défaut d’éveiller une foi qui décidément résiste, j’aurais peut-être trouvé ma voie dans l’étude de l’architecture, tant les bâtisseurs d’hier et d’aujourd’hui me fascinent. Je n’ignorerais rien des clés de voûte, des arcs-boutants, des forgerons ou des tailleurs de pierre que tu évoques ; des hommes pas si anonymes que le déclarait Rodin, puisqu’ils signaient leur labeur de la marque du tâcheron, témoignant ainsi de la qualité de leur travail. Ils furent la preuve que le temporel et le spirituel ne sont pas étrangers l’un à l’autre. Encore Peppone et Don Camillo ;)

Mais Mme Eudes m’a tué.

Un pan entier de cette culture, c’est ma faute (ma très grande faute), me fait défaut.

Ainsi que tu le dis, nous avons traversé Pâques, ce passage du trépas à la vie éternelle, confinés et impuissants, en spectateurs d’un monde qui s’interrompt.

La planète s’est arrêtée, prise d’un gros coup de fatigue.

Passage à vide.

Entre nos murs, nous faisons l’expérience d’un espace qui se réduit et d’un temps qui s’allonge. Nous voici tenus, contraints et forcés, de sortir du présentisme et du mouvement permanent, tenus de demeurer en repos, dans une chambre.

L’urgence vitale nous y a conduits.

Temps mort.

Quelle découverte que ce temps suspendu, que cet air immobile que la météo nous offre de surcroît !

Rien ne semblait pourtant apte à enrayer notre fascination pour la vitesse tant cet objet fantasmagorique de puissance et de modernité impacte tous les champs de nos vies politique, économique et sociale,

Il y a déjà plus d’un siècle, Filippo Tommaso Marinetti, fondateur exalté du mouvement futuriste italien écrivait qu’« une automobile de course avec son coffre orné de gros tuyaux, tels des serpents à l’haleine explosive… une automobile rugissante, qui a l’air de courir sur de la mitraille, est plus belle que la Victoire de Samothrace »*.

Tout au long du siècle précédent, la vitesse s’est invitée dans nos imaginaires et nos environnements. L’anthropocène, c’est l’âge du streamline, des carrosseries rutilantes et du coefficient de pénétration dans l’air. L’irruption fulgurante d’internet dans nos existences a hissé le temps de réaction au rang des valeurs cardinales. Avec Google, le temps s’est encore rétréci. L’instantané s’est érigé en norme, en pré requis du service et de l’efficacité. Le numérique a aboli l’attente. Nous sommes entrés dans l’ère du claquement de doigts.

« Si tu as envie de cette pomme, prends-la ! ». En Ève gourmande, nous y croquons à pleines dents, quand cela nous chante. De Rio à Tokyo, de Paris à Sydney, je veux, je clique, je consomme en moins de 48, 24, 4 heures…

Du monde tel qu’il est, le marketing et la publicité ont fait un Jardin d’Eden où tout est désirable, où rien n’est différable. Il suffit de tendre la main. Sans attendre.

Amazon Go !

S’agit-il de l’abandon de « la complexité du monde réel pour […] proposer une lecture simpliste, voire factice, du monde » qui sert les intérêts du capitalisme financiarisé, comme l’évoque Grégoire dans la contribution qu’il nous a adressée ?

Je ne suis pas très fort pour les jugements moraux, ni très réceptif à l’idée d’un monde fantoche suspendu aux fils d’un marionnettiste…

Mais le fait est que nous avons servi un modèle idéalisé selon des critères court-termistes, instantanés, jetables.

Et pour exercer nos métiers, nous avons fait de la réactivité de nos agences, de notre capacité de rebond instantané, de notre disponibilité de tous les instants de véritables arguments de compétence. Nous avons modifié nos organisations pour répondre encore plus vite aux demandes de nos clients. Nous nous sommes convaincus mutuellement des vertus de l’immédiateté. Nous avons renvoyé la patience au terminal des laborieux. 3G, 4G, 5G… Hyperloop… Nous tournons en boucle comme un hamster dans sa roue et nous avons tué les tailleurs de pierre.

À l’issue de cette pause qui, par force, fait l’éloge de la lenteur, il faudra réfléchir en quoi nos métiers seront contributifs aux temps qui viennent.

Il faudra du temps.

Le temps de nous retourner le cerveau pour échapper aux intériorisations et aux doxas ultra-libérales qui structurent les rapports humains et paralysent notre esprit critique.

Le temps d’une conscience collective, à l’échelle planétaire.

Le temps de la résilience, car il faudra se relever.

Et pour notre propre compte, il faudra revoir nos dogmes et une part de l’intentionnalité de nos métiers. Il faudra même oser disrupter la disruption. Avec talent, certes, elle fera partie du problème si elle ne permet pas de réévaluer en quoi les innovations de service ou de produits génèrent autre chose qu’à hystériser le[VM1] business à grands coups de mises à jour et d’obsolescences induites.

Apple vs FairPhone…

Enfin, disruption ou non, restera le temps de la création.

Celui qui fait fleurir les idées lorsqu’elles ont germé.

Celui qui nous fait tant défaut lorsque se présente une page blanche.

Tu sais, cette page blanche comme son angoisse éponyme… La peur terrible de ne pas y arriver… Un sentiment de culpabilité qui se diffuse comme de l’encre imbibe un buvard. Sauf que la tache est blanche. Sauf que la tache reste entière.

La vitesse a tout transformé.

Mais sur le terrain de l’imagination, de l’invention et des idées, rien n’a changé. Notre mécanique mentale, qui fonctionne pourtant à la vitesse neuronale, poursuit ses explorations multiples. Réfléchir, c’est capter la lumière et la restituer. C’est tester, comparer, hésiter, revenir sur ses pas, se perdre, tout jeter, recommencer…

Il faut une pause. En musique, tu le sais bien mieux que moi, on appelle ça un silence. Sans silence, la musique tourne au vacarme. Dans la cuisine créative, il faut que les heures filent pour que la pâte lève. Le confinement nous aura tous initiés à la patience du pâtissier…

Pour les idées, c’est un peu pareil. Il faut qu’un ange passe, tranquille pour laisser reposer l’âme comme dans le transept d’une cathédrale. Nous y revoilà… Dans le temps long des cathédrales…

Le temps, c’est le cadeau le plus précieux à offrir à tous ceux qui font des idées leur métier. La dictature de l’urgence et de l’instant conduit à des solutions toutes faites. Le temps, c’est de l’or pour emprunter les chemins de traverse qui nous mènent là où personne ne songeait arriver. Juste un peu plus de temps. Non pas l’éternité que certains nous promettent. Elle engourdit l’énergie et l’élan vital. L’enthousiasme s’enlise dans le confort de la vie devant soi. Mais il n’y a rien à gagner à créer plus vite que son ombre.

Le temps, c’est notre carburant. Il nous en faut davantage pour aller plus loin, pour le remplir d’idées neuves et ambitieuses, de propositions jubilatoires, de réponses étourdissantes, de mots pleins et d’images justes ; de contributions utiles pour prendre de vitesse la frénésie et les agitations vaines.

Pour être, comme la poésie, en avant

Du tout, il resta trois choses :

La certitude que tout était en train de commencer,

La certitude qu’il fallait continuer,

La certitude que cela serait interrompu avant que d’être terminé.

Faire de l’interruption, un nouveau chemin,

Faire de la chute un pas de danse,

Faire de la peur un escalier,

Du rêve un pont,

De la recherche…

Une rencontre.

Ces quelques lignes de Fernando Pessoa tombent à point nommé, alors qu’un temps, nous avons coupé le contact et remisé nos bolides au garage.

Nous voilà repartis pour un tour d’arrêt…

Quatre semaines encore pour hésiter, pour explorer, pour se tromper.
Il faut chercher, mon vieux, il faut chercher ;)

Je te souhaite des journées rayonnantes et de belles balades à vélo.

Bises

Gilles

* dans le Manifeste du Futurisme, publié en Une du Figaro le 20 février 1909. Contreversé pour sa violence et ses relents fascistes, le projet littéraire et poétique inspira le Constructivisme, le Cubisme ou le Dadaïsme.