IA générative, souveraineté et API.
L’événement a pu passer inaperçu pour nos lecteurs : en 2023, Octave Klaba, fondateur d’OVH – le plus grand prestataire cloud en Europe – a racheté Qwant.
Après plus de 10 ans de déconvenues aussi bien technologiques que commerciales, on pouvait se demander ce que le repreneur voyait dans cette entreprise en perdition, initialement présentée par la presse comme le challenger européen de Google.
Deux raisons ont motivé cette reprise :
1. La souveraineté. “C’est le créneau d’Octave depuis vingt ans”, précise Olivier Abecassis, directeur général de Qwant suite au rachat, en provenance de TF1.
2. L’IA générative. Dès 2023, Octave Klaba a eu la vision que les solutions d’IA auront besoin de technologies tierces pour effectuer des recherches sur le web.
Voilà pour la genèse. Comment conjuguer ces deux axes au présent et au futur de Qwant ?
Pour la souveraineté, cap sur l’Europe avec un rapprochement avec le moteur allemand Ecosia 🌳 et rupture avec Microsoft.
Concernant l’IA générative, lancement de Staan, une API qui permet aux LLM d’accéder à l’index et à la recherche de Qwant et Ecosia.
Avec cette approche B to B, est-ce que Qwant abandonne son moteur grand public ? Non, car il reste la meilleure démonstration in situ de son offre d’API.
Bref, Qwant ne cherche plus à concurrencer Google frontalement. Mais à l’ère du Global Search, parier à la fois sur l’IA et l’Europe pourrait s’avérer payant. Voilà ce qu’Olivier Abecassis va détailler avec nous dans cette interview exclusive pour la Réclame .trends.
Comment est né le partenariat entre Qwant et Ecosia ?
Olivier Abecassis : Quand Octave Klaba a décidé de reprendre Qwant il y a deux ans, c’était une entreprise qui avait souffert et dont il fallait refaire les fondations. Deux facteurs légitimaient de s’y mettre, dix ans après la promesse initiale de Qwant qui n’avait pas été adressée.
Le premier, plutôt défensif, venait du fait que Microsoft, jusqu’alors partenaire de tous les moteurs tiers en fournissant sa technologie, a décidé de changer les règles. Tout l’écosystème a compris que nous avions bâti des produits avec une dépendance tech qui risquait de disparaître.
Mais surtout, la vision d’Octave était plus offensive : l’explosion de l’IA générative allait nécessiter des technologies pour accéder aux contenus frais du web. Nous avons vu l’opportunité de développer cette solution, non seulement pour nous, mais aussi pour un certain nombre d’acteurs de l’IA.
Assez vite, nous nous sommes dit qu’il ne fallait pas rester seuls. Construire une technologie de search est coûteux, et cela nécessite en permanence des investissements. Nous avons donc commencé à parler avec Ecosia, qui a fait le même constat stratégique que nous. Historiquement, ils n’avaient jamais eu pour ambition de développer une technologie, et ils ont décidé de se joindre à l’effort que nous avions initié avec Octave, de co-investir et d’utiliser aujourd’hui cette technologie.
En juin 2024, nous avons créé une première entité, pour mutualiser des analyses, puis nous y avons transféré notre technologie en fin d’année. Depuis le 1er janvier 2025, cette entité, European Search Perspective, détient la technologie de recherche que l’on retrouve sur Qwant et qu’Ecosia a commencé à utiliser depuis son annonce récente. Entre-temps, nous avons aussi repris Lilo, un moteur de recherche solidaire, qui va migrer sur cette technologie. C’était la voie logique : partir de Qwant, s’associer à Ecosia, et bâtir une offre élargie, crédible et européenne.
Au-delà de vos moteurs de recherche respectifs, il y a votre nouvelle offre commune, Staan.
O.A. : Staan est l’API [une interface de programmation d’application, ndlr] de la technologie d’European Search Perspective. C’est Staan qui fournit une partie significative des résultats de Qwant et en français d’Ecosia, en attendant un déploiement pour les requêtes en allemand d’ici à la fin de l’année.
L’idée est que Staan soit utilisée par d’autres entreprises. Depuis notre annonce à Viva Tech, nous avons des discussions, tests et use cases avec différents acteurs. C’est encore confidentiel, mais il y a une véritable appétence pour les contenus web de la part des acteurs de l’IA générative. Et la demande de souveraineté commence à devenir concrète de la part des entreprises européennes depuis le retour de Trump aux affaires. Staan répond parfaitement à ces deux demandes.
Le sujet de la souveraineté tech est donc une préoccupation B to B. Quid du grand public ?
O.A. : D’un point de vue B to C, je ne pense pas que beaucoup de Français soient malheureusement conscients des enjeux de la souveraineté quand ils ne sont pas dans le secteur de la tech, des médias ou de l’État. Mais du côté B to B, c’est devenu une réalité. Les entreprises sont directement concernées.
Votre potentiel de croissance réside-t-il plutôt dans l’API Staan ou l’usage de Qwant par le grand public ?
O.A. : C’est une bonne question. Aujourd’hui, je dirais que le potentiel de croissance est surtout du côté de l’API. Sur le reste, nous avons été dépendants de Microsoft, et nous avons failli disparaître quand ils sont sortis du marché. Nous avons repris des couleurs, mais je ne crois pas à une capacité de tripler notre audience grand public, ce sera une croissance lente. Il faut être lucide. Nous n’avons pas la puissance pour viser 20 % de parts de marché. La recherche est en train de changer, elle devient multiforme avec les chats d’IA. Et le B to C reste une preuve de concept de notre API.
Depuis que nous avons lancé l’API, nous recevons de plus en plus d’appels entrants. Il y a une vraie demande. Je me souviens, quand Octave bouclait le rachat, je lui disais que cela allait être compliqué. Il m’a répondu : “Regarde devant, regarde l’IA générative, on fera ça pour l’IA générative.” C’était en avril 2023, et il avait raison. Aujourd’hui, c’est exactement cela : nous avons un marché devant nous. À nous de délivrer, d’avoir des clients et de les satisfaire.
Vous avez tout de même innové côté grand public avec les réponses Flash et Qwant Next…
O.A. : Nous avons généralisé les réponses flash dans Qwant l’hiver dernier. Elles consistent à apporter directement une réponse synthétique à une requête, sans passer par une liste de liens. Cela nous a permis de beaucoup progresser. Cette fonctionnalité va d’ailleurs être déployée aussi par nos amis d’Ecosia.
Les réponses flash relèvent de l’IA générative. La différence avec un chat d’IA classique, c’est que nous partons de notre métier de moteur de recherche. Nous identifions d’abord les documents pertinents, nous extrayons les passages utiles, puis nous faisons rédiger la réponse par un LLM. Cela permet de limiter les hallucinations et d’ancrer la réponse dans des sources réelles.
Cette fonctionnalité nous prouve que notre API a un double rôle : elle sert de moteur de recherche, mais elle est aussi utile pour ces usages de RAG, où l’on va chercher dans les documents avant de produire une réponse.
Pour nous, c’est essentiel, car même si nous n’avons “que” 6 millions d’utilisateurs mensuels, cela suffit à apprendre, à tester, à corriger. Chaque clic, chaque interaction est une information précieuse qui nous aide à améliorer le produit.
Et concernant Qwant Next ?
O.A. : Qwant Next est une expérience plus immersive. Concrètement, quand un utilisateur pose une question plutôt qu’une simple requête, nous identifions les documents pertinents, nous en extrayons le contenu, puis nous faisons rédiger une réponse par un LLM.
Aujourd’hui, ce LLM est GPT d’OpenAI, mais nous sommes en train de migrer vers Mistral. OpenAI était un peu en avance pour cet usage précis, on ne peut pas se battre pour la souveraineté numérique et ne pas donner sa chance à Mistral, qui est une superbe entreprise.
Le LLM n’intervient qu’à la fin du processus : l’essentiel est notre capacité à identifier les bons documents et les bons passages, afin d’obtenir une réponse la plus qualitative possible. Je n’aime pas l’idée de proposer un outil qui génère des réponses approximatives et de se contenter d’ajouter en bas : “vérifiez la réponse”.
Notre objectif est de minimiser les hallucinations et d’augmenter la fiabilité, même si, bien sûr, le 100 % n’existe pas avec l’IA. C’est un développement que nous avons lancé il y a déjà 18 mois, et l’arrivée d’Ecosia sur cette solution va nous permettre de l’améliorer encore davantage.
Quelle est l’étape d’après pour Qwant ? Avoir son propre LLM ?
O.A. : Je ne sais pas si ce sera nécessaire d’avoir notre propre LLM. Cela fait partie des sujets dont nous discutons avec Octave, OVH a aussi ses propres initiatives dans ce domaine comme cela a été évoqué chez Mathieu Stefani.
Aujourd’hui, notre technologie est prometteuse et nous commençons à bien l’utiliser. L’étape importante, pour moi, est de la faire mûrir, de la déployer dans plusieurs langues et de développer les revenus. Dans un an, j’espère pouvoir ouvrir un autre gros sujet, mais d’ici là, je veux d’abord délivrer cette étape.











