L’IA détruit-elle vraiment l’emploi ?

Par Jérémy Lacoste le 18/06/2026

Temps de lecture : 8 min

Les données résistent encore aux prophéties technologiques.

L’essentiel

Les prédictions catastrophistes sur l’impact de l’IA sur l’emploi ne sont, à ce stade, pas confirmées par les données. Aux États-Unis, le marché du travail continue de créer des emplois malgré l’adoption rapide des outils d’IA.

Les discours alarmistes ont souvent été alimentés par les acteurs mêmes de l’écosystème IA, contribuant à installer l’idée d’une « job apocalypse » avant même que ses effets réels ne soient observables.

Les premiers changements visibles concernent davantage les recrutements que les licenciements : embauches plus prudentes, insertion plus difficile des juniors et attrition silencieuse plutôt que plans sociaux massifs.

L’IA remet en question la place et la valeur perçue de certains métiers de cols blancs, alimentant une forme de crise identitaire chez les cadres confrontés à l’automatisation de tâches jusqu’ici considérées comme stratégiques.


Nous sommes ravis de retrouver Jérémy Lacoste, contributeur sur la Réclame. Jérémy est directeur général France de l’agence Eskimoz. C’est un expert du marketing digital, des martech et de la publicité en ligne. Il a pour grande qualité de partager chaque semaine ses analyses et observations, que ce soit sur LinkedIn, dans son podcast Icebreaker, en tant qu’enseignant ou dans ses tribunes sur la Réclame.


Depuis trois ans, les grandes voix de la tech se la joue Pythie sur le marché de l’emploi avec des discours oscillant entre apocalypse et conte de fées. Sur CNBC dernièrement, Jeff Bezos prédit par exemple que l’IA va créer des emplois en masse en rendant biens et services accessibles au plus grand nombre. Ironie du sort : il dit cela au moment où Amazon licencie 30 000 personnes.

À l’autre bout du spectre, nous avons Sam Altman, Dario Amodei et Elon Musk qui nous promettent depuis des mois à l’inverse un effondrement du marché de l’emploi. Enfin, c’était avant qu’ils ne travaillent sur leur IPO respectif car depuis le discours s’est adouci. Au point que les 2 premiers admettent du bout des lettres se tromper et que finalement tout ira bien. Il faut bien soigner ses RP.

Alors qui croire ? Les données évidemment. Notamment le dernier relevé de l’INSEE américain : +172 000 jobs créés en mai, soit le double de ce que l’on attendait. Et un taux de chômage à 4,3 % qui fait saliver du côté de l’hexagone. Pas d’incendie à l’horizon donc.

La vérité est qu’on ne sait pas grand-chose de l’évolution du marché de l’emploi à l’ère de l’IA. Et qu’aujourd’hui, on aime à jouer à se faire peur. Certains par agenda commercial, d’autres par ignorance

I. Prophéties auto-réalisatrices

Il y a un an, dans la Silicon Valley, c’était le concours Lépine de celui qui balancerait la vision la plus dystopique qui soit. Le patron d’Anthropic prédisait la destruction de 50 % des postes de cols blancs ; Mark Zuckerberg jamais avare d’une déclaration à l’emporte-pièce misait sur le remplacement des ingénieurs maison par une équipe d’agents ; et le patron de Space X annonçait lui tout bonnement que travailler serait bientôt inutile. 

Et leurs propos ont eu l’effet d’une bombe. Alors qu’ils ne sont pas économistes. Ni spécialistes du marché de l’emploi. Mais le biais d’autorité a fonctionné. Normal : il fallait bien se raccrocher aux quelques branches qui traînaient. Et même aujourd’hui qu’ils tournent casaque, Sam Altman arrive à trouver la parade : « On a eu globalement raison sur les prédictions technologiques et plutôt tort sur les implications sociales et économiques »

Et après tout, comment leur donner tort ?

– Tout le marché a eu à gagner à pousser dans le sens de cette narrative. Les moteurs IA, car cela leur permet évidemment d’être vus comme les pompiers (alors que ce sont plutôt les pyromanes) ; les fonds d’investissement et Big Tech qui sont partis prenantes de leur capitalisation ; les médias qui sont peut-être les premières victimes des coupes d’emploi à cause de l’IA ; les politiques qui y voient un intérêt à préparer les opinions.

Et les effets d’annonces en ont grisé plus d’un, à coups de graphs alarmants.

– Les plateformes IA n’ont cessé de publier des études sur le futur du marché de l’emploi et notamment des compétences. Manière de valoriser finalement l’efficacité de leurs modèles frontières. Et de s’adresser aux décideurs qui ont toujours une oreille attentive quand on leur parle productivité et économie d’échelle.

– Les destructions d’emploi s’accélèrent dans la tech depuis 2022 par un heureux concours de circonstance… mais en y regardant de plus près, on se rend compte que c’est surtout pour corriger les surembauches du Covid ou plaire à des investisseurs qui s’attendent à des gains de productivité grâce à l’IA. Gains qui à l’échelle n’existent pas encore et dont l’économie ne verra la couleur que d’ici une décennie. De l’IA washing en action donc comme le rappelle Forrester. 

Sur un an, le stock d’emploi créé est même excédentaire si l’on en croit les chiffres d’Apollo aux États-Unis, traduction sur le smarché du paradoxe de Jevons.

Plus une ressource stratégique est disponible et plus sa consommation finale explose (même si son coût unitaire tend à baisser). Traduction : on n’a jamais recruté autant de développeurs… alors que Claude Code et Codex devaient les mettre au chômage.

Alors pourquoi se raconte-t-on des bobards ? Et surtout à quoi assiste-t-on sur le marché de l’emploi ?

II. Retour au réel

Laissons l’hystérie collective, place au réel. Et aux 1ers signaux.

1. Les métiers les plus susceptible d’être touchés par l’IA sont ceux qui recrutent le plus aujourd’hui. Ce paradoxe est mis en lumière par Vanguard dans sa note aux investisseurs. Par exemple, les employés de bureau, assistants RH, data scientists et autres… affichent un taux de croissance supérieur à celui du stock d’emploi disponible sur le marché.

2. Il y a un découplage assez unique entre croissance & emploi. Autrement dit : les entreprises drainent de la performance avec moins de travailleurs. C’est ce que KPMG appelle le « jobless boom ». Et qui se traduit non pas par des plans de licenciements massifs, mais plutôt par une attrition silencieuse. Pour résumer, des départs à la retraite qui ne sont pas remplacés ou des coupes chez les prestataires. On parle aussi de « low hire, low fire ».

3. L’insertion des jeunes dans le marché de l’emploi se durcit, avec un taux de chômage aux US qui a progressé de 2 points en 2 ans. À cause de l’IA lit-on car après tout, « l’outil fera mieux que n’importe quel junior », pas vrai ? La Fed de New York vient de casser cette croyance : ce qui tue l’emploi des jeunes, c’est… le télétravail généralisé. Quand une organisation qui promeut le remote recrute, elle priorise aujourd’hui des profils expérimentés. Plus facile pour l’onboarding et la montée en compétences. Résultat : les offres d’emploi pour les moins de 3 ans d’expérience s’effondrent dans les secteurs à fort taux de télétravail… qui en plus connaissent de la rétention forte avec des profils seniors qui ne partent plus. C’est l’effet ciseaux. 

4. La productivité se voit partout sauf dans les chiffres de l’emploi. Les contributeurs individuels y croient fortement, les CFO la vendent et la surpondèrent… mais dans les faits, aucune trace de saut qualitatif. Pour les chercheurs du MIT, il faut attendre une décennie pour que l’amélioration des circuits de production grâce à l’IA se fasse sentir dans les rouages de l’économie. Aujourd’hui, l’IA en entreprise, cela ressemble plus à des pansements sur des jambes de bois, ou des coups de bazooka sur des clous. On remplace ce qui fonctionne, ou on surinvestit pour pas grand-chose, c’est au choix.

5. Les entreprises licencient peu. Le marché est atone. Et peu de mouvements s’observent. Les insiders font le dos rond car ils ne savent pas à quelle sauce IA ils vont être mangés ; les outsiders se bradent pour rentrer dans la course. Et les organisations hésitent à ouvrir des postes, préférant faire avec ce qu’elles ont déjà. Quand on s’apercevra que l’on va manquer de middle managers car on n’a pas recruté et formé les jeunes, le réveil sera dur. 

Ce statu quo est surtout dû aux difficultés de se projeter, comme le résume Yann Le Cun qui n’a jamais fait sienne la théorie de la job apocalypse : « On imagine facilement les emplois qui vont disparaître. Pas ceux qui vont être créés. » Et c’est typiquement cela, la pierre d’achoppement.

III. La vraie blessure

L’importance de la panique morale que l’on vit aujourd’hui est due à ses victimes potentielles : les cols blancs. Car finalement, la dynamique de destruction créatrice, ce n’est pas si nouveau. Cela fait 2 siècles qu’on demande aux ouvriers en bleu de travail de se former, d’évoluer. Que la mécanisation, ce serait une bénédiction pour eux. Et qu’ils n’ont qu’à acquérir de nouvelles compétences (ou à traverser la rue) pour trouver un nouveau job.

Sauf que là, le personnage principal, c’est le cadre. Celui qui a cru que faire 5 ans d’études post-bac et mettre une chemise tous les jours allait le protéger de France Travail. Cela touche à l’imaginaire que l’on nous a vendu, cela frotte l’ego. 

Le Covid nous a appris à quel point nos jobs étaient non vitaux ; l’IA nous rappelle qu’ils sont facilement remplaçables. Qu’on ne se raconte pas d’histoire. C’est finalement ça, la vraie blessure narcissique que les cols blancs vivent. La prise de conscience que finalement faire du reporting, des réunions, de l’alignement, de la gouvernance, ce n’est pas si important. Ou stratégique. Cela reste du grand spectacle. 

Mais au fond, ce n’est pas une catastrophe. Surtout quand on voit le niveau d’épanouissement des cadres au travail baisser chaque année. C’est peut-être une invitation à repenser ce que l’on apporte vraiment dans une organisation. Il faudra du temps pour que tout le monde l’entende de cette oreille. 

News Scan Book

1

2

3

4

5

Précédent Suivant