De la télévision aux plateformes.
Cette interview fait partie du numéro spécial Médias 2026.
Passer d’un plateau de télévision à une chaîne YouTube n’a plus rien d’anecdotique. Pour une partie de la nouvelle génération de journalistes, il s’agit moins d’une rupture que d’un déplacement stratégique : aller là où se trouvent les audiences, notamment les plus jeunes, et tenter d’y maintenir des standards éditoriaux exigeants.
Ancienne figure de rédactions établies, Justine Reix a choisi de s’adresser directement aux publics qui s’informent majoritairement via les plateformes. Entre collaborations avec des créateurs comme Squeezie ou Hugo Décrypte et développement de sa propre chaîne, elle défend une vision du métier inchangée sur le fond, mais profondément adaptée dans ses formats, ses modèles économiques et ses compétences. Vérification, indépendance, viabilité financière : à l’heure où les frontières entre information et divertissement se brouillent, elle revendique un journalisme présent sur les réseaux, sans renoncer à ses principes.
Vous avez quitté la télévision traditionnelle et des rédactions établies pour le web et YouTube. Quel a été le déclencheur de ce virage vers les nouveaux médias ?
Justine Reix : J’avais envie de m’adresser à un public plus jeune et puis, pour moi, c’était aussi évident dans le sens où aujourd’hui on a la moitié des jeunes qui s’informent uniquement sur les réseaux sociaux. Donc pour moi, c’était important d’être présente là où ils sont, pour qu’il n’y ait pas uniquement du divertissement ou de la désinformation sur les réseaux sociaux, mais aussi du contenu et de la qualité de l’information.
Comment définissez-vous aujourd’hui le rôle du journaliste dans un environnement numérique où la frontière entre information et divertissement s’estompe ?
J.R. : Pour moi, il n’y a pas de différence fondamentale dans la définition du journalisme entre les médias traditionnels et les réseaux sociaux. L’idée, c’est de vérifier les informations, d’aller sur le terrain, de ne pas raconter n’importe quoi, d’essayer de couvrir une actualité large et de ne pas se contenter de la facilité. J’ai l’impression de faire le même métier, simplement je ne m’adresse pas forcément au même public et ce ne sont pas les mêmes formats.
Vous travaillez à la fois avec des créateurs de contenus comme Squeezie ou Hugo Décrypte et sur votre propre chaîne. Quels sont, selon vous, les défis déontologiques de cette hybridation entre journalisme et format créateur ?
J.R. : Le fait que les créateurs de contenus s’entourent de journalistes, cela n’a pas toujours été le cas et je pense que c’est une bonne chose. Le défi, évidemment, c’est qu’ils nous écoutent et que l’on ne parte pas dans du divertissement facilité, mais qu’au contraire on agisse avec prudence sur certaines informations. S’il n’y a pas moyen de vérifier, dans ce cas-là, on fait le choix de ne pas le mettre, même si ce serait hyper intéressant et que cela pourrait faire beaucoup de vues. Il faut simplement être prudent. Et généralement, si des créateurs de contenus s’entourent de journalistes, c’est justement parce que c’est cela qu’ils recherchent.
Dans un contexte où les modèles économiques des plateformes pèsent sur la production de contenus, comment concilier indépendance éditoriale et viabilité financière ?
J.R. : Cela dépend vraiment de chaque journaliste. Moi, j’essaie de mettre des barrières, des garde-fous. Pour l’instant, je ne dis pas que ce sera toujours le cas, mais j’essaie de ne faire que des services et pas des produits. Je n’ai pas envie de devenir un panneau publicitaire. Évidemment, je regarde aussi qui est derrière une sponsorisation, ce qu’ils proposent, et si cela me semble en adéquation avec les informations que je mets en avant.
J’ai aussi écrit avec mon agent une clause dans les contrats qui précise bien que, du fait que je traite de l’actualité, en dehors d’une sponsorisation par exemple d’une vidéo, je peux très bien parler ensuite d’une actualité, même négative, concernant cette même entreprise si elle est amenée à faire l’actualité. Comme cela, je n’ai pas l’impression de rogner mon métier de journaliste.
Quelles compétences un.e journaliste doit-il ou elle maîtriser pour s’imposer sur les plateformes numériques et toucher des audiences jeunes ?
J.R. : Un journaliste, de manière générale, doit être couteau suisse. Et là, il doit l’être encore plus, parce que l’on fait tout. Il y a évidemment la partie journalistique, mais ce n’est pas exclusif. On doit aussi gérer l’architecture financière, que l’on ne gère pas forcément dans une rédaction traditionnelle. On devient un peu une entreprise, donc il faut travailler la comptabilité, gérer ses finances, organiser un planning de publication, faire de la production, faire du journalisme.
Il faut être relativement autonome, savoir travailler parfois dans la solitude, et connaître tous les codes des réseaux sociaux. C’est un peu être sur tous les fronts à la fois.
Est-ce qu’il y a des formats ou des innovations qui vous semblent plus porteuses aujourd’hui, qui fonctionnent mieux dans ce dialogue avec vos audiences?
J.R. : Je trouve que tout ce qui est format vidéo, aujourd’hui, marche mieux parce que c’est ce que consomment les gens et cela permet d’avoir une interaction avec le public. Moi, j’adore écrire des articles, mais je vois bien que cela n’a rien à voir quand je fais une vidéo.
Plusieurs études récentes (PISA notamment) pointent à la fois une baisse de la lecture et du niveau de lecture, et une hausse marquée de la consommation de contenus vidéo. Comment analysez-vous cette évolution ? Voyez-vous un lien direct entre ces deux phénomènes ou plutôt une transformation plus large des usages médiatiques ?
J.R. : Je ne suis pas sociologue, donc je ne suis pas sûre d’être vraiment capable d’expliquer cela. En revanche, aujourd’hui, il n’y a jamais eu autant de gens qui lisent, dans le sens où l’on lit aussi beaucoup sur nos téléphones. Je n’ai pas envie de dire que les jeunes générations sont complètement délaissées par la lecture, ce n’est pas du tout le discours que j’ai envie de tenir, et je vois qu’il y a plein de jeunes qui lisent encore.
C’est évident que plus il y a de formes de journalisme, plus cela prend du temps et de la place sur d’autres formats. Avec l’arrivée des réseaux sociaux et de la vidéo, cela prend forcément sur la radio, sur la télévision classique, sur l’écrit. Mais je ne relie pas cela en tant que tel aux réseaux sociaux. Je pense que ce sont des évolutions générales, et ce n’est même pas, selon moi, une histoire d’âge.
À l’heure où de plus en plus de rédactions intègrent les codes des réseaux sociaux, voyez-vous une mutation durable du journalisme ou plutôt une juxtaposition de deux écosystèmes ?
J.R. : Je pense que l’on arrive à un moment charnière du journalisme. On voit quelques journalistes qui se lancent sur les réseaux sociaux et qui regardent ce qui se passe aux États-Unis. Cela fait déjà cinq ans que c’est le cas là-bas, avec plein de journalistes qui se sont lancés à leur compte sur les réseaux sociaux.
Je ne pense pas que l’on soit dans une rupture, mais plutôt dans une nouvelle ère du journalisme. Cela ne veut pas dire qu’il ne faut que des journalistes dans cette situation-là, parce que financièrement ce n’est pas viable pour tout le monde, et puis cela finira aussi par être saturé. On a besoin des médias traditionnels. Mais en tout cas, on arrive vers une nouvelle forme de journalisme.
Comment voyez-vous évoluer les médias et la consommation d’information dans les prochaines années ?
J.R. : Je suis très curieuse de voir ce que vont devenir les médias en général. Il y a régulièrement des bouleversements, et j’ai l’impression que l’on est en train d’en vivre un certain nombre en ce moment, avec de grosses remises en question des médias payants, mais aussi des médias gratuits, notamment dans la presse écrite.
Les habitudes de consommation changent complètement, là pour le coup selon les âges. Je n’arrive pas du tout à savoir ce que cela va devenir. Le vrai enjeu aujourd’hui, c’est de réussir à faire payer pour du journalisme, ce que l’on n’a jamais vraiment réussi à faire en France. Cela devient critique et très important pour garder un journalisme de qualité. Je ne saurais pas dire ce que cela va devenir, mais c’est cela que je vois aujourd’hui.









