« Les gens se f**tent de votre marque » : Mark Ritson démonte les réflexes des CMO

Par Élodie C. le 02/10/2026 - Agence : BBDO Paris

Temps de lecture : 6 min

En six punchlines.

Mark Ritson ne vient jamais simplement commenter le marketing : il vient en démonter les mauvaises habitudes. Professeur, consultant et fondateur du Mini MBA in Marketing, le Britannique installé en Australie s’est imposé par un mélange rare de rigueur académique, de culture publicitaire et de goût assumé pour la provocation. 

De retour à Paris, dont il dit garder de « très bons souvenirs », il a rappelé avoir passé une douzaine d’années à travailler avec LVMH, notamment auprès de plusieurs de ses maisons. Ses cibles favorites : les effets de mode, les dogmes mal compris, les stratégies surcomplexifiées et tout ce qui éloigne les marketeurs de la question centrale – l’efficacité.

Après Les Binet l’an dernier, BBDO Paris lui a confié la scène, avec une conférence intitulée « 50 Years of Effectiveness ». Pendant un peu plus d’une heure, Ritson a passé en revue plusieurs décennies de recherche marketing, des travaux d’Ehrenberg-Bass à Binet et Field, en passant par System1, pour confronter quelques certitudes bien installées.

Saillance, règle des 95-5, distinctive brand assets, durée des campagnes, pré-testing, intelligence artificielle : son fil rouge reste le même. Ramener les marketeurs à ce que les données disent réellement de l’efficacité, quitte à leur rappeler que leur marque compte beaucoup moins dans la vie des consommateurs qu’ils ne l’imaginent.

1. « Your brand is very unimportant. »

« Votre marque compte très peu. » Pour Mark Ritson, le premier biais des marketeurs consiste à surestimer la place qu’occupe leur marque dans la vie des consommateurs. Les équipes y pensent en permanence ; le public, presque jamais. D’où son insistance sur la saillance et la disponibilité mentale : avant de chercher à faire aimer une marque, encore faut-il qu’elle vienne à l’esprit au moment où une situation d’achat se présente. 

Il résume ce basculement en expliquant que la question centrale n’est plus seulement ce que le consommateur pense de la marque, mais s’il pense à elle tout court. C’est aussi ce qui fonde sa lecture de la règle 95-5 : l’essentiel du marché n’achète pas à l’instant T, mais la marque déjà présente en mémoire lorsque ces consommateurs entrent sur le marché bénéficie d’un avantage décisif.

2. « Your brand doesn’t look enough like your brand. »

« Votre marque ne ressemble pas assez à elle-même. » Le constat vaut, selon lui, pour la plupart des annonceurs : leurs communications ne sont pas suffisamment reconnaissables. Logo, couleur, forme, typographie, personnage/mascotte, son, packaging… Ritson invite les marques à identifier les signes qui leur appartiennent réellement dans l’esprit du public, puis à les utiliser beaucoup plus systématiquement. 

Son point de départ est simple : le marketeur reconnaît immédiatement sa propre publicité parce qu’il la connaît déjà ; le consommateur, lui, n’a ni cette attention ni cette familiarité. Une création peut donc être mémorisée sans que la marque qui l’a financée le soit. Pour Ritson, l’efficacité commence par cette attribution : si le public ne sait pas qui parle, la création a raté une partie de son rôle.

3. « Logo plus three. »

« Un logo, plus trois. » La formule condense son approche des distinctive brand assets : un logo ne suffit pas. Il recommande de lui associer au moins trois autres signes distinctifs suffisamment connus et propres à la marque, puis de les répéter sur l’ensemble des points de contact. 

Ritson rattache cette idée à une discussion menée avec Byron Sharp à Cannes en 2026. Il explique que différentes écoles utilisaient depuis des années des termes proches – « brand codes » de son côté, « distinctive brand assets » chez Ehrenberg-Bass, « fluent devices » chez System1 – au risque d’embrouiller les marketeurs. À Cannes, il raconte avoir proposé à Sharp de converger vers un seul vocabulaire. Ce dernier aurait accepté à une condition : conserver l’expression « distinctive brand assets ». Ritson s’en amuse, mais reprend le terme. 

Derrière l’anecdote, le principe reste très opérationnel : codifier davantage les campagnes, plutôt que chercher continuellement de nouveaux signes. Hermès et son cheval, Veuve Clicquot et son jaune ou encore Michelin et Bibendum lui servent d’exemples de marques qui ont maintenu leurs codes suffisamment longtemps pour les rendre immédiatement identifiables.

4. « Brand building doesn’t take a long time to work. It works for a long time. »

« La construction de marque ne met pas longtemps à fonctionner. Elle fonctionne sur la durée. » Ritson corrige ici ce qu’il considère comme une mauvaise interprétation du couple « long and short ». Une campagne de marque peut produire des ventes immédiatement ; ce qui la distingue de l’activation à court terme, c’est surtout la durée de ses effets. Il défend donc une séparation plus nette entre deux registres : quelques grandes campagnes de brand building, destinées à travailler pendant plusieurs années, et une multitude d’activations de performance, beaucoup plus rapides et changeantes. 

Demander à une même publicité de remplir les deux fonctions conduit selon lui à un compromis moins efficace. Il reprend à ce titre les travaux de Binet et Field, tout en rappelant que le fameux équilibre 60/40 n’est pas une règle universelle et doit être adapté à la catégorie, au stade de développement de la marque et au marché.

5. « Consumers don’t get tired of ads. Only marketers do. »

« Les consommateurs ne se lassent pas des publicités. Seuls les marketeurs s’en lassent. » La lassitude publicitaire serait, pour Mark Ritson, largement un problème interne. Les équipes voient la campagne pendant des mois, assistent à sa conception, la commentent en réunion et finissent naturellement par vouloir passer à autre chose. Le consommateur n’a pas cette exposition. Ritson utilise l’image du gâteau sorti trop tôt du four : les marques arrêtent souvent leurs campagnes avant qu’elles aient atteint leur plein potentiel. Il s’appuie notamment sur des données de System1 pour contester l’idée d’un « wear-out » généralisé. 

Sa réserve est claire : une mauvaise publicité ne devient pas bonne parce qu’elle dure. Mais lorsqu’une campagne fonctionne, sa familiarité peut au contraire renforcer son efficacité avec le temps. C’est pourquoi il cite volontiers les plateformes créatives conservées plusieurs années et critique le réflexe consistant à repositionner ou recréer simplement parce que l’organisation s’ennuie.

6. « It’s not a human plan versus an AI plan. It’s one human plan versus 4 000 AI plans. »

« Ce n’est pas un plan humain contre un plan généré par l’IA. C’est un plan humain contre 4 000 plans générés par l’IA. » Sur l’intelligence artificielle, le retournement est d’autant plus notable que Ritson revendique son scepticisme face aux précédentes vagues technologiques : « Je suis connu pour être sceptique. Quand un sceptique comme moi vous dit que, cette fois, nous y sommes, vous pouvez être sûr que nous y sommes. » Il rappelle avoir été critique envers le métavers ou les NFT et estime que, cette fois, l’IA quitte le registre du discours pour produire des effets concrets sur le métier. 

Il se montre peu convaincu par l’idée de remplacer les grandes campagnes de marque par de la création générée par IA, mais beaucoup plus catégorique sur d’autres usages : données synthétiques, études de marché, planification média, segmentation, pricing, performance vidéo ou construction de plans marketing. Son exemple est celui d’un système capable de produire des milliers de scénarios marketing avant de retenir le plus performant. 

L’enjeu n’est donc plus, selon lui, de comparer la qualité intellectuelle d’un stratège humain avec celle d’un modèle pris isolément, mais de comparer un plan humain avec des milliers de variantes générées et testées à grande vitesse. C’est à cet endroit qu’il voit la rupture : moins dans la disparition de la créativité humaine que dans l’industrialisation de l’analyse, de la simulation et de l’optimisation.

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L’interview croisée RTE x Babel

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