Annonceurs : trouvez les meilleurs partenaires pour votre marque !

News de l'agence W

Bleu et Jaune

23 juin 2022

Une tribune de Gilles Deléris, Fondateur et Directeur de La Création de W, dans le magazine Etapes.

 

Bleu et Jaune.

En 2021, Pantone dévoilait sa couleur de l’année. Exceptionnellement, la marque proposait un couple en associant le Pantone 17-5104 Ultimate Gray et le Pantone 13-0647 Illuminating. Un gris et un jaune, comme “un mariage de couleurs qui porte un message de force et d’espoir, à la fois intemporel et inspirant”.

Deux mois après le début d’un conflit sans précédent, ce sont le bleu et le jaune qui s’affirment, hélas, comme l’étendard de la résistance et comme les couleurs de la décennie qui vient. Le jaune des étendues fertiles de blé et le bleu acier de l’anticyclone de Sibérie se partagent sans discontinuer sur les réseaux sociaux.

Plus encore, début mars, un NFT des deux bandes horizontales jaune et bleue du drapeau ukrainien lancé par les Pussy Riot était vendu à 3200 contributeurs pour la somme de 6 millions de dollars, afin de soutenir l’effort de guerre du pays.

 Lorsqu’on lit Michel Pastoureau, quel étrange mélange ! Les plus savants des spécialistes de la couleur savent que les théories qui lui sont relatives n’ont de sens qu’en un temps T, et dans un espace restreint. Mais en la matière et à ce moment tragique de l’histoire européenne - dont le drapeau est bleu et les étoiles jaunes -, le drapeau ukrainien déjoue bien des analyses.

Si le bleu est la couleur préférée à travers le monde, le jaune souffre depuis des siècles d’une ambivalence et d’un vrai désamour. D’abord perçue positivement dès l’antiquité en ce qu’elle évoquait, comme l’or, la richesse, la lumière et la chaleur, les sentiments qu’elle suscite évoluent à partir du Moyen-Âge. “Cela dure jusqu’au XIXe siècle, où on peint en jaune les maisons des traîtres, des faux-monnayeurs, des gens coupables de crimes de lèse-majesté. Au théâtre on en fait une couleur soit ridicule, soit des trompeurs. Et à la fin du XIXe siècle, ça devient la couleur des syndicats tricheurs, qui roulent pour le patronat. C’est le “syndicat jaune” contre le “syndicat rouge”, qui défend les ouvriers” écrit Michel Pastoureau. Et cela perdure jusqu’à aujourd’hui où cette couleur demeure la moins appréciée du cercle chromatique.

Paradoxalement, c’est le jaune qui incarne en 2020 la contestation des Gilets éponymes. De ronds-points en défilés, les manifestants transposent sa vocation fonctionnelle d’avertissement d’un danger routier à celle, politique, de l’avertissement du gouvernement. Le jaune des gilets devient alors synonyme de revendications, de colères et parfois de violences. Il enflamme l’espace public et les passions. Il segmente, rassemble et oppose à la fois, participant de la fracture du corps social.

 Deux ans plus tard, associé à l’azur d’un ciel qui s’ouvre sur un large horizon de liberté, le jaune éclatant de l’Ukraine cristallise en occident toutes les émotions et scelle son union. Ce drapeau est un paysage. Il nous transporte dans les vastes plaines agraires et rend encore plus palpable le drame qui s’y déroule. Plongés dans cette palette harmonieuse, nos imaginaires cheminent au cœur de l’Europe et nous entendons au loin le sifflement des missiles et les rumeurs de leurs explosions.

Pourtant, malgré l’effroi de la situation, malgré la sidération, ce qui émeut, c’est le calme qui en émane et la flamme d’une éternité que le délire d’un homme n’éteindra pas.

Ce bleu et ce jaune assemblés s’imposeront dans nos mémoires comme une certaine idée de la liberté, que défend avec ardeur Volodymyr Zelensky, comme l’assurance d’un équilibre intemporel, comme la certitude d’une résilience qui viendra, comme ce fut le cas à chaque fois dans l’histoire.

 Le blanc, le bleu et le rouge du drapeau russe, dût-il flotter un jour sur le palais Mariinsky, n’effacera pas de notre mémoire collective le bleu et le jaune de la résistance et du courage.

Dans ce pays qui a vu naître à Kiev Kasimir Malevitch, emprisonné, torturé et invibilisé par le pouvoir soviétique, on peut penser, qu’abandonnant son monochrome blanc, il peindrait aujourd’hui, avec la même foi et le même esprit visionnaire un carré jaune sur fond bleu.